Le pont d’Arcole

LE PONT D’ARCOLE

        A l’occasion du retour de Louis XV de Metz, de grandes fêtes furent données à l’Hôtel de Ville de Paris.

         «La grande salle de l’Hôtel de Ville, où il avait accepté à dîner, fut tendue de damas cramoisi, avec galons d’or, et toute remplie de lustres. La grève fut entourée d’une colonnade en carton peint, la façade de l’hôtel de Ville fut reblanchie, et le soir, on la couvrit de lampions jusqu’au toit. Sur le port au charbon, une grande fontaine carrée versa du vin, tout un jour, par quatre ouvertures et, comme il avait été question d’un Te Deum à Notre-Dame, on mit le port au blé en communication avec le port Saint-Landry, par un pont de bateaux, pour abréger le chemin de Messieurs de la Ville(1)

        Ce fut, en cet endroit, le premier lien entre les deux rives de la Seine.

          En 1756, dans son ouvrage Projet des embellissements de la ville et des faubourgs de Paris, Poncet de la Grave proposa la construction d’un pont qui se serait appelé Pont du Saint-Esprit et qui aurait occupé la place prise aujourd’hui par  le pont d’Arcole. Le pont du Saint-Esprit dans le projet de Poncet de la Grave, aurait abouti «de la place de Grève directement à celle projetée devant l’église métropolitaine de Notre-Dame.»

           En 1783, lors d’un projet de reconstruction de l’hôtel de Ville, la construction d’un pont en cet endroit de la Seine fut discutée. Mais les évènements politiques arrêtèrent tous les travaux à l’étude.

           Ils furent repris en 1815, pendant les cent jours. Les dispositions générales en ont été publiées par M. Leroux de Lincy et reproduites par M Vachon dans son Histoire de l’ancien  Hôtel de Ville.

          «Napoléon, dit ce dernier, voulait que l’Hôtel de Ville fût disposé de manière que, dans les grandes réceptions, six mille personnes puissent être mises à table…. Autour des salles du festin, d’une vaste étendue, il réclamait la construction d’une galerie, qu’il parcourrait avec toute sa suite, de manière à être vu par tous les convives. Une salle de spectacle, pour la représentation de quelques prologues de circonstance, devait être ajoutée aux salons et galeries. La place de grève était agrandie et mise en communication avec Notre-Dame par un pont triomphal.

             «Les devis étaient évaluée à 25 millions. La seconde invasion et la chute de l’Empire vinrent détruire ces projets gigantesques.»

            Douze ans après, la construction d’un pont, d’un aspect beaucoup plus modeste fut enfin décidée (ordonnance du 6 décembre 1827). Commencé en 1828, il fut livré à la circulation le 21 décembre de la même année. On le nomma pont de Grève, nom que portait à cette époque le quai qui bordait l’Hôtel de Ville.

            M Desjardins en obtint la concession pour une durée de quarante-cinq années (1831-1876) concession qui fut annulée en 1848, la Ville de Paris ayant racheté les droits de péage des ponts.

              Le pont de Grève n’était en réalités qu’une passerelle. Il ne servait qu’aux piétons. « Il était composé de deux arches de 40 m. 80 d’ouverture, séparées par une pile de 5 m 60 d’épaisseur servant de base à un portique sur lequel passaient les chaines de suspension.

         «Ces chaînes ainsi que les tiges supportant le plancher étaient en barres de fer, La largeur entre les garde-corps était de 3 m 50. »

           Aux deux extrémités du pont, se tenaient, dans des cabines, les receveurs chargés de percevoir le droit de passage.

           C’est du pont de Grève que, le 28 Juillet 1830, le peuple, au cri de « Vive la Charte », attaqua la troupe qui défendait l’Hôtel de Ville. Ce combat fut l’un des plus séreux qui se livrèrent pendant les trois glorieuses.

        Le héros de la journée fut-il Arcole, qui, saisissant un drapeau tricolore, s’élança à la tête d’un groupe de citoyens jusqu’au milieu du pont que balayait alors une fusillade meurtrière dirigée de la place et des fenêtres de l’hôtel de Ville ? Est-ce en souvenir de cet acte de bravoure que le nom d’Arcole fut donné au pont de Grève ? Le plus grand nombre l’affirment.

        Nous avons sous les yeux une lithographie faite par Deroy et Victor Adam, sous la  direction de Langlumé, lithographe de la rue des Beaux-arts, n° 3. Cette lithographie représente le combat du 28 Juillet. Pendant que les combattants sont aux prises aux deux extrémités du pont et qu’une fusillade très nourrie fait de part et d’autre de nombreuse victimes, un brave monte sur le sommet du portique qui s’élève au-dessus du piller central et y plante le drapeau tricolore.

          Au bas de cette lithographie se trouve le portrait de Jean Fournier avec cette légende :

       «Arbora le 28, au matin le drapeau tricolore sur l’Hôtel de Ville et, quelques heures après, précéda le brave Arcole en déployant l’étendard de 1a liberté sur l’arcade du pont d’Arcole. »

         Mais un témoin oculaire, M Heuzey, affirme qu’on se trompe sur l’étymologie de ce nom, en « disant qu’il est celui d’un jeune homme nommé d’Arcole, qui fut tué en plantant un drapeau sur la voûte de ce pont. Si le nom D’Arcole, ajoute-t-il avait été assez important pour le donner à un, monument, comment aurait-on omis de le mettre sur la colonne de Juillet où sont inscrits les noms des victimes les plus connues des journées des 27,28 et 29 juillet? Je sais d’ailleurs que celui qui planta le drapeau ne se nommait pas d’Arcole. »

Canler, dans ses Mémoires raconte qu’un crime monstrueux fut commis sur le pont d ‘Arcole dans la soirée du 28 Juillet 1832.

           Vers dix heures du soir, dit-il, une trentaine de jeunes gens qui, en commémoration des Journées de juillet, avaient été visité au marché des innocents, les tombeaux des victimes de 1830, revenaient le long des quais, en chantant en chœur des chansons patriotiques. En arrivant sur la place de l’Hôtel de Ville, ceux qui étaient en tête s’arrêtèrent pour attendre l’arrivée de leurs camarades et leur proposer d’aller s’établir sur le milieu du pont d’Arcole et d’y continuer leurs chants ; la position, disaient-ils, était très favorable, rien ne pouvait gêner la voix, qui, répercutée dans le calme de 1a nuit, ferait un effet charmant.

           «A peine installés, ils entonnèrent la Parisiennes à laquelle succéda la Marseillaise et, entre chaque couplet, certains des chanteurs, plus échauffés, laissaient échapper quelques cris de « Vive la République ».

      «Tout à coup les chants cessèrent. Une terreur panique venait de s’emparer de ces mélomanes nocturnes en s’apercevant qu’ils étaient pris des deux côtés. A une extrémité du pont apparaissaient les buffleteries croisées des gardes municipaux, et, à l’autre, les tricornes des sergents de ville. On voyait de temps en temps comme un éclair briller, rapide et fugitif, du côté des sergents de ville, c’étaient quelques-uns de ceux-ci qui, en entrant sur le pont, avaient mis l’épée à la main. A cette vue, plusieurs des jeunes gens se jetèrent à leurs genoux en les suppliant de les laisser paisiblement se retirer, mais le sergent de ville P…, repoussant celui qui était à ses pieds, lui passa son épée â travers le corps ; puis, prenant sa victime qui respirait encore, il la jeta à l’eau avec l’aide de G…, l’un de ses collègues.

       «Les témoins de cette atrocité n’étaient pas tous restés indifférents : un sergent de ville, nommé L…, actuellement marchand de vins, indigné d’une action aussi barbare asséna à P… Un si violent coup du pommeau de son épée qu’il l’envoya rouler à plus de dix pas en s’écriant : « Nous sommes des agents de la force publique et non des assassins! »      

          «La justice de Dieu, ajoute Canler, ne tarda pas à s’appesantir sur les deux agents qui, dans cette déplorable affaire, s’étaient si indignement conduits : peu de temps après l’évènement du pont d’Arcole, le premier mourut dans un état presque complet d’étisie, et le second, quelques mois plus tard, s’échappant de son lit au milieu d’un accès de fièvre chaude, se précipitait par une fenêtre et se brisait la tête sur le pavé. »

          L’ouverture de la rue de Rivoli prolongée, le dégagement des abords de l’Hôtel de Ville et de l’église métropolitaine devaient fatalement conduire à la démolition du pont d’Arcole et à son remplacement par un pont plus large, plus solide et accessible aux voitures.

            Cette double décision fut prise en 1854 (25 octobre). Le pont d’Arcole fut reconstruit tout en fer, d’après les procédés de l’ingénieur Oudry, permettant d’établir des travées d’une grande portée, avec des arcs extraordinairement surbaissés. Le pont d’Arcole n’a en effet qu’une seule travée. Sa longueur est de 20 mètres.

La dépense totale du nouveau pont fut fixée, à forfait, à 1.150.000 francs.

         La Compagnie dite des ponts du système Cadiat devait le livrer le 1er mai 1855 ; il ne le fut que le 15 octobre suivant.

 Dans le projet de l’auteur du plan, les quatre dés placés aux angles devaient être surmontés de statues monumentales ou de candélabres. Cette partie du projet ne fut pas exécutée.

      «Dans la matinée du 22 janvier 1871, la place de l’Hôtel de Ville se garnissait de groupes nombreux et animés, sans qu’il y eût pourtant à prévoir aucune tentative de violence, lorsque 100 ou 150 gardes nationaux, appartenant pour la plupart au 101° bataillon de marche, débouchèrent sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

 «Tout à coup les gardes nationaux mirent le genou en terre et firent feu sur trois ou quatre officiers de 1a garde mobile. Une centaine de coups sont tirés. La place se trouve instantanément livrée…. .

      «La fusillade recommença. Elle partait des encoignures des rues qui font face à la place, des angles du quai et de la rue de Rivoli, elle partait surtout des fenêtres des deux maisons voisines du bâtiment de l’Assistance publique. Elle était dirigée contre le premier étage de L’Hôtel de Ville, dont tous les carreaux furent brisés, ainsi que plusieurs des statues d’échevins parisiens qui décoraient la façades.»

   Cette attaque de l’Hôtel de Ville, dans la Journée du 22 janvier 1871, a fait l’objet d’un tableau de MM. Didier et Guiaud. La vue de l’Hôtel de Ville est prise de l’axe du pont d’Arcole sur lequel la fusillade fit de nombreuses victimes.

(1)    Ed. Fournier, Paris à travers les âges, Hôtel de Ville, p.44

(2)    Un hôpital du Saint Esprit se trouvait près de l’Hôtel de Ville. On n’y recevait que des « enfants légitimes et né à Paris ». (Les curiositez de paris p.115)

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