Le pont des Arts

LE PONT DES ARTS

        Jusqu’à la construction du pont des Arts, les communications entre le faubourg Saint Germain et le quai du Louvre furent assurées, tant bien que mal, par un service de bateaux.

        «L’intérêt public sollicitait donc, avec raison, l’établissement d’une communication plus sûre.       L’emplacement fut longtemps un objet d’indécision.

        «L’idée la plus naturelle était sans doute d’unir les deux rives de la Seine par un pont, situé à une distance à peu près égale du Pont-Neuf et de celui des Tuileries, et correspondant au débouché des rues Froimanteau et des Petits Augustins.

        «Cependant cette position n’était pas exempte d’inconvénients. Le quai du Louvre était exposé à des inondations lors des débordements de la Seine ; il eût été nécessaire d’en exhausser le sol, de construire un aqueduc très prolongé dans la rue de Froimanteau pour l’écoulement des eaux pluviales des rues adjacentes. Ces innovations indispensables eussent rendu le port Saint Nicolas d’un accès très difficile et l’abreuvoir qui en dépend eût été certainement supprimé, etc., etc. Ces diverses considérations déterminèrent à fixer l’emplacement de ce nouveau pont sur l’axe du Palais des Arts et de l’édifice des quatre nations. »

        Ainsi s’exprime M. Decessart, auteur du premier projet du pont des Arts, projet qu’il présentera au conseil des Ponts et chaussées, le 8 floréal an IX, à l’âge de quatre-vingt-deux  ans. Ce projet, modifié par M. Dillon, fut exécuté aux frais de la compagnie qui entreprit, moyennant péage, les ponts d’Austerlitz et de la cité.

       Le Pont des arts a été construit de 1802 à 1804. Il ne sert uniquement qu’au passage des piétons. « Il est composé de piles et culées en maçonnerie sur lesquelles reposent des arcs en fonte supportant un tablier en charpente élevé à 9 m 76 au-dessus de l’étiage. Sa largeur entre les têtes est de 9 m 80.             

        Il était originairement composé de neuf arches d’une ouverture uniforme de 17 mètres. La première arche (rive gauche) a été supprimée en 1852.

        Sa longueur est de 116 pieds. Il a coûté 787 655 Fr. 65. Le droit de péage était de 1 sou.

        Pendant sa durée, 1804-1848 le pont des Arts fut fermé à ses deux extrémités par une barrière en bois. Au-dessous de la barrière se trouvait un escalier à deux rampes, qui donnait accès aux cabines des receveurs cabines placées à droite et à gauche du pont.

        Il fut appelé pont des Arts soit parce qu’il se trouve en face de l’une des portes latérales du Louvre (ex-palais des Arts), soit parce qu’il aboutit au Collège des quatre nations, où, à ce moments, le premier Consul songeait à installer l’École des Beaux-arts. Le pont devait, du reste, à l’origine s’appeler pont des quatre nations.

          Ce pont fut l’objet de nombreuses critiques. « C’est une mesquine construction, qui timidement affecte de la hardiesse, a écrit en 1842 M de Laborde, député, qu’une voiture écraserait, et que les glaces emporteront quelque jour. L’établissement de ce pont nous a valu la démolition du quai qui servait de soubassement au Collège des quatre nations ; construit de manière à accentuer les trois dispositions principales de l’édifice, il présentait, vu de 1a rive opposée, une face sculptée en large bossage, entremêlée des armes et emblèmes du Cardinal et qui faisait ressortir tout l’édifice, que le pont aujourd’hui cache et enfouit. On en peut juger par les nombreuses gravures antérieures à 1802. »

         La construction du pont des Arts était à peine terminée, qu’il fut question, en vue de dégager le quai, de détruire ou de mutiler les pavillons de l’Institut. Napoléon en fut instruit. Il voulut juger de la chose par lui-même. « On dit qu’en arrivant par lu rue de Seine, il s’écria  » Il faut abattre ces pavillons et donner du jour à cette rue « , mais que M Fontaine, l’ayant conduit sur le quai, lui fit adopter facilement l’idée de conservation de l’édifice dans son ensemble »

        M Lebau, dans ses Mémoires, rapporte cette anecdote d’une façon différente :

        «Un jour, dit-il on vit un homme à cheval s’avancer sur le pont des Arts jusqu’à une certaine distance. Ce spectacle nouveau, sur un pont qui n’admet que des piétons, attira l’attention publique. Quel était ce cavalier? C’était l’Empereur. Il s’arrêta, se fixa au point du centre, tourna deux fois la tête à droite et gauche et dit « que tout reste comme il est « A l’objection de la voie publique un peu resserrée vis-à-vis les pavillons, il répondit : On peut en cet endroit reporter le trottoir sur une demi voussure en arrière. Et le monument fut sauvé. » 

         L’ornementation du pont des Arts fut l’objet de nombreux essais, dont le souvenir nous a été transmis par la gravure.

        Au moment de son inauguration, des lanternes furent placées tout le long du grillage. Perchées sur des pieds en fonte très élevés, ces lanternes, très rapprochées les unes des autres étaient d’un effet des plus disgracieux. Elles furent supprimées, en partie, quelques années plus tard.

         Le pont des Arts fut alors ornementé de petits arbustes, de fleurs de toutes espèces, des chaises étaient rangées le long des rampes. En un mot c’était un lieu de rendez-vous mondain.

        «Le pont des Arts remplit ses destinées, lit-on, dans un journal de l’époque. C’est un Jardin suspendu sur les eaux, et qui satisfait tous les sens à la fois. La vue se promène de tous côtés sur les plus majestueux édifices et vient ensuite se reposer délicieusement sur les fleurs de tous les pays et de toutes les saisons. L’air est mollement rafraîchi par celui de la rivière, et embaumé de tous les parfums de l’héliotrope, de la rose, du réséda, du jasmin et de la fleur d’orange. Deux rangées de femmes charmantes achèvent d’embellir ce passage vraiment pittoresque et qui ressemble en tout à celui d’une vie heureuse. Il est trop court. »

         « Il est bien certain que le panorama qui se déroule autour du pont des Arts est réellement beau. Ici le palais Mazarin, la Monnaie, les quais Malaquais et Voltaire. Au loin, d’un côté, les tours de Notre-Dame la flèche de la Sainte-Chapelle, le Pont-Neuf, de l’autre côté, le pont du Carrousel et le Pont-Royal, avec leur va-et-vient incessant de voitures et de piétons.

         Mais quelle que soit la beauté de ce panorama, nous ne comprendrions pas qu’ « un poète qui ne peut plus vivre, s’élança dans l’éternité du haut du pont des Arts, durant une belle nuit, les feux follets bleus et roses des voitures pouvant lui donner l’illusion de se croire à une petite distance des splendeurs du paradis de Mahomet. » Pendant de longues années on vit sur le pont des Arts des montreurs de curiosités et surtout des musiciens ambulants, aveugles, jouant de la clarinette ou de l’accordéon.

          Victor Fournel écrivait en 1855, à propos des aveugles du pont des Arts: « Parmi nos lecteurs de Paris, il n’en est pas un sans doute qui ne se soit quelquefois arrêté, au milieu de la foule, devant ce Jeune aveugle, installé avec son accordéon à l’endroit qu’occupait autrefois un joueur de clarinette morose, aux énormes lunettes bleues. Cet adolescent joue de son instrument malingre avec tant de morbidesse et de grâce, tant de charme et de suavité, qu’il l’élève à une hauteur où je ne l’aurais jamais cru capable d’arriver. Ses concerts n’ont d’autre défaut que de se ressembler un peu trop et d’offrir toujours le même caractère languissant. Il est parvenu, sans la moindre réclame, à se faire une popularité fort grande et à se créer un public dont seraient jaloux les rois de nos salles lyrique.

        «L’autre aveugle du même pont a fini par se prendre d’une noble émulation. Ce n’avait été jusqu’alors qu’un musicien vulgaire, de ceux à qui on fait l’aumône mais qu’on n’écoute pas. Après s’être munit d’un superbe accordéon, dont le son rappelle celui d’un orgue, il a cherché à lutter contre la concurrence, comme il le disait lui-même, il s’est mis à jouer avec fougue, et en s’accompagnant de la tête, des épaules et des pieds. »

        C’est de 1852 que date la canalisation du petit bras de la Seine, au moyen d’une écluse et d’un barrage mobile, établis en face de la Monnaie. « Cette canalisation était devenue indispensable parce que, d’une part, les arches étroites du Pont aux doubles, et du Petit-Pont et le peu de profondeur du lit du fleuve présentaient aux bateaux des obstacles infranchissables, et que, d’autre part, le passage dans le grand bras n’avait lieu que par un pertuis complètement inaccessible à la remonte et tellement difficile à la descente qu’un grand nombre de trains et de bateaux venaient s’y briser chaque année. »

         A cette même époque, le quai Conti fut élargi au détriment de la rivière et la première arche du pont des Arts fut supprimée, ainsi que nous l’avons dit. On démolit en même temps la première pile « afin de transformer la deuxième arche en arche marinière, dont la largeur a été portée à 22 mètres.

         Les marches qui servent â accéder du quai Conti sur le pont datent également de 1852. « Celles qui existent sur le quai du Louvre ont été établies l’année suivante, lors de l’exécution des travaux de nivellement de ce quai entre le Carrousel et le Pont-Neuf. »

         Nous avons dit que la construction du pont des Arts avait été consentie à une Compagnie déjà concessionnaire des ponts d’Austerlitz et de la Cité. La jouissance du péage sur ces trois ponts fut tout d’abord fixée au 23 septembre 1827; mais, par suite de la substitution de 1a fonte au bois dans la construction des arches du pont d’Austerlitz, la Compagnie bénéficia d’une prorogation dont la date fut reportée au 30 juin 1897, par ordonnance royale du 23 août 1814, rendue en exécution de l’arrêté consulaire de l’an X.

         La légalité de cette prorogation fut contestée par quelques particuliers. Il en résulta une suite de débats Judiciaires qui duraient encore en 1848, lorsque le gouvernement décida le rachat de tous les ponts à péage de la capitale. Un traité intervint alors entre la Préfecture de la Seine et la Compagnie, aux termes duquel  « La Ville de Paris s’engagea à payer autant d’annuités de 268 380 francs (évaluation du produit net des trois ponts) qu’il restait d’années de jouissance à courir depuis le 24 février 1848 jusqu’au 30 juin 1897. »

        C’est en vertu de ce traité que le péage fut supprimé sur les ponts des Arts, d’Austerlitz et de la Cité.

        De nombreux projets de reconstruction du pont des Arts ont été étudiés de nos jours, afin de le rendre accessible aux voitures. Nous signalons d’une façon toute particulière l’un de ces projets, dû à M Sauvestre qui a paru dans la Ruche Parisienne. – En voici la  description : « La voie est plane, comme celle de tous les ponts récemment construits. Deux grandes arches seulement embrassent la largeur du fleuve et semblent placées pour donner passage à chacun des deux bras qui enserrent la Cité. Ces arches s’attachent aux deux rives en formant à leurs extrémités deux passages voûté, munis de rampes, destinés aux piétons qui se trouveraient arrêtés dans leur route par quelques embarras de troupes ou de voitures.

        «Au milieu du fleuve s’élève une pile de forme gracieuse, supportant deux phares immenses, dont la lumière électrique est destinée à jeter presque du soleil sur tout un grand quartier de la ville, sur le Pont-Neuf, sur la Cité, sur l’Hôtel des Monnaies, sûr l’Institut, sur le Louvre, sur les Tuileries, etc. – Au pied de ces phares, on aperçut deux terre-pleins circulaires bordes de bancs…

        «Enfin, la voie destinée aussi bien aux voitures qu’aux personnes qui vont à pied, est ornée de balustrades élégante, de riches candélabres, et de huit statues placées à chacune des huit extrémités des arches, et représentant les hommes les plus illustres de la France, dans les arts et les lettres….» 

        Cette description est accompagnée d’une gravure dont la vue produit une excellente impression.

        Mais ce n’est pas de l’aspect un peu misérable du pont des Arts dont on se plaint ; c’est surtout de sa situation, parce qu’elle présente de nombreux inconvénients. Cette situation « entre deux façades » ne répond, en effet, depuis longtemps déjà, ni à l’importance, ni à l’activité de cette partie de la rive gauche. Si on veut lui donner la vie qui lui manque, faute de communication, il faut étudier la reconstruction du Pont des Arts ou mieux l’établissement d’un nouveau pont, soit dans l’ordre d’idées indiqué, en 1842, par M Léon de Laborde, député , soit comme le propose aujourd’hui M. Duval-Arnould, conseiller du quartier Saint- Germain-des-Prés. On lit, en effet, dans un journal parisien, sous la signature de M. Pierre des Iles, l’entrefilet suivant: 

         «La construction d’un nouveau pont carrossable entrent Pont-Neuf et le pont des Saint-Père est devenue absolument indispensable à la circulation.

          «Entre le Pont-Neuf et le pont des Saint-Père, l’intervalle est de 650 mètre: c’est l’intervalle le plus considérable qu’il y ait entre nos ponts du centre de Paris ; il n’y a que 400 mètres entre le Pont-Neuf et le pont Saint-Michel, que 250 mètres entre le pont des Saint-Père et le Pont-Royal. Il y avait naguère 600 mètres entre le pont de la Concorde et le pont des Invalides. On fut unanime à proclamer l’utilité du pont Alexandre, situe maintenant respectivement à 360 et à 240 mètres de ces deux ponts.

           «Or, les besoins auxquels il faut faire face entre le Pont- Neuf et le pont des Saints-Pères sont incomparablement plus grands et plus impérieux, et le seront encore davantage le jour prochain où sera réalisé l’achèvement de la rue du Louvre et l’élargissement de la rue Montmartre à la suite. Les difficultés présentes s’accroîtront encore par suite de la réorganisation des transports en commun : la rue Dauphine ne peut suffire aux deux lignes projetées d’autobus et le prolongement des Tramways-sud à la place des Victoires n’est réalisable ni par le pont des Saints-pères ni par le Pont-Neuf.

         «Où sera construit le nouveau pont ? Un peu en aval de l’écluse de la Monnaie et du Vert-Galant, de manière à relier directement la rue du Louvre à la rue de Rennes prolongée. 

        «Cette solution, il est vrai rencontre l’hostilité de la commission du Vieux-Paris et de nombreux artistes : elles leur paraît désastreuse pour l’aspect de la pointe de la Cité.

        «Ces craintes, M Duval-Arnould affirme qu’elle sont exagérées, que, d’ailleurs, on veillerait de très près au côté esthétique de la construction.

 

        «A défaut de cet emplacement, celui de la passerelle des arts est tout indiqué ; celui-ci ne soulève aucune objection sérieuse au point de vue de l’aspect de Paris. La vieille charpente de la passerelle, quel que soit son intérêt dans l’histoire des ponts métalliques, a ses jours comptés, et, déjà le service de la Navigation demande la suppression de quelques-unes de ses piles, ce qui en supprimant la symétrie de l’ouvrage, le rendra définitivement laid.

       «Si ces deux projets n’étaient point acceptés, un troisième est offert: la construction d’un pont » en X « , déjà étudiée par M Henard.

       «Ce pont  » en X « , on pourra peut-être le condamner à l’avance et sans appel au nom de l’art.

       « C’est peut-être au nom de la routine qu’il faudrait dire », ajoute M. Duval-Arnould. Et il estime, quant à lui, que quatre arcs légers reposant sur une seule pile au milieu du fleuve ajouteraient à ce site admirable un point d’aspect d’une nouvelle beauté.»

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