le pont d’Iena

LE PONT D’IENA

 

        L’histoire du pont d’Iéna ne commence pas absolument à l’époque de sa construction, c’est à dire vers 1806. Il a eu un prédécesseur, dont l’existence fut sans doute éphémère, mais dont il convient néanmoins de rappeler le souvenir;

        En juillet 1790, tout Paris était au Champs de Mars, la pelle à la main, préparant la fête de la fédération,  » cette fête auguste et majestueuse » qui devait avoir lieu le 14 du même mois.

        « Les travaux sont achevés: le Champs de Mars est prêt.

        « Les fédérés, rangés par départements sous quatre-vingt-trois bannières, se sont réunis, dès l’aurore, sur la place de la bastille. Les députés, les troupes de la ligne, celle des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des tambours, des groupes de chanteurs, des drapeaux des sections ouvrent et ferment  la marche. L’immense cortège traverse les rues Saint Martin, Saint Denis, Saint Honoré, arrivé aux Tuileries, il reçoit dans ses rangs la municipalité de l’assemblée. Puis il poursuit sa route par le Cours la Reine et entre au Champ de Mars par le pont de bateaux qui a été construit sur le fleuve. »

        Nous empruntons ces détails à M. Imbert de Saint Amand qui, dans les Dernières années de Marie Antoinette, donne au sujet de cette fête des renseignements très détaillés.

        Au bout de ce pont de bateaux s’élevait un arc de triomphe sur lequel on lisait de nombreuses devises dont voici quelques-unes:

Nous ne vous craindrons plus, subalterne tyrans,

Vous qui  nous opprimiez sous cent noms différents!

Puis:

Les droits de l’homme étaient méconnus depuis des siècles;

Ils ont été rétablis par l’humanité entière.

Et cette autre:

Le roi d’un peuple libre est seul un roi puissant.

Enfin celle-ci:

Vous chérissez cette liberté; vous la possédez maintenant:

montrez-vous digne de la conserver.

        La construction du pont d’Iéna fut entreprise en exécution d’une loi du 27 mars 1806, aux termes de laquelle « une taxe pareille à celle autorisée par la loi du 24 ventôse an IX, relative a l’établissement du pont d’Austerlitz, du pont des Arts et du pont de la cité, devait être perçue pour le passage de ce nouveau pont, et les produits de cette taxe concédés aux particuliers qui fourniraient les fonds nécessaires à l’entreprise; mais ces dispositions non jamais reçu leur exécution. La dépense a été supportée par l’Etat et le passage a été toujours gratuit. ‘Notice sur les ponts de Paris, de Romany)

        Ce pont devait tout d’abord porter le nom de Camps de Mars ou de l’Ecole militaire; mais Napoléon, par un décret daté de Varsovie, 13 janvier 1807, décida que le nom d’Iéna lui serait donné en souvenir de la victoire remportée par l’armée Française, le 14 octobre 1806. Ce même décret ordonnait que le quai à construire entre la pompe à feu de Chaillot et l’ancienne barrière de Passy (rive droit de la Seine) porterait le nom du Général de Billy, tué dans la bataille.

        Le pont d’Iéna fut construit par Lamandé qui venait de terminer celui d’Austerlitz. « Il est composé de cinq arches en arc de cercle, ayant chacune 28 mètres de cordes sur 3m.30 de flèche. Il devait être primitivement en fer fondu et les piles et culées en pierre de taille; mais, en 1808, un devis comparatif des dépenses à faire pour le terminer en fer ou en pierre ayant été présenté au Ministre de l’Intérieur, par le Directeur général des ponts et chaussées, un arrêté du 27 juillet de la même année ordonna que ce pont serait totalement en pierre.

        « Une corniche imitée du temple de Mars le Vengeur à Rome, et des couronnes de lauriers et de chêne sculptées au-dessus des piles sont jusqu’à présent les seuls ornements appelés à sa décoration. »

        Le pont d’Iéna fut achevé en 1813.

        La dépense, y compris celle relative à l’établissement des quais sur l’une et l’autre rive, avait été évaluée à 6.158.728 fr.73. (I)

        Ce fut Louis XVIII qui fit supprimer les aigles sculptées qui se trouvaient au-dessus des piles et qui remplaça par des L affrontées; mais elles-mêmes disparurent en 1852 pour faire place aux aigles revenues au pouvoir.

        Le nom de pont des Invalides, ou Ecoles Militaire, nom qu’il devait recevoir primitivement, ainsi que nous l’avons dit, lui fut donné par une ordonnance de juillet 1815.

        C’est de 1852 que date la pose, sur les piédestaux des extrémités du pont, de quatre statues de cavaliers ayant leurs chevaux en main: cavalier grec, romains, gaulois et arabe. A l’origine, on devait y placer les figures équestres de généraux français.

        Un journal parisien à publier, il y a quelques années, sous la signature de M. Robert de Flers, un article intitulé: « Comment fut sauvé le pont d’Iéna en 1815 ». Cet article rappelle un fait historique intéressant. En voici un Extrait:

        « Le ministère était constitué sous la présidence du prince de Talleyrand, mais il rencontrait les plus grandes difficultés de négociations multiples et délicates avec les puissance alliées, et particulièrement – déjà – avec les Prussiens.

        « Ceux-ci en effet, ne faisaient rien moins que menacer de détruire plusieurs monuments publics.

        « Le 9 juillet au matin, on appris soudain dans Paris que le corps du génie prussien se préparait à faire sauter les pont d’Iéna et d’Austerlitz et que, déjà, une compagnie de mineur se disposait à accomplir cet odieux projet. M. de Talleyrand, informé, ne manifesta qu’une violente indifférence. « En effet, dit un contemporain, les mines qui auraient fait sauter le pont d’Iéna n’aurait pas ébranlé les fondations de son hôtel ».

        « Le baron de Vitrolles, indigné, se rendit aussitôt chez Talleyrand. C’était un homme énergique et dont la fréquentation des diplomates n’avait point atténué le franc parlé.

        « Ce fut lui qui avait été plaidé auprès du tsar Alexandre la cause de la royauté, et qui avait été organiser les soubresauts du Midi. Il dut d’ailleurs à cette intervention d’être emprisonné jusqu’à l’abdication de Bonaparte, ce dont Louis XVIII ne lui témoigna, dans la suite, qu’une médiocre reconnaissance.

        « Donc, le 29 juillet, le baron de Vitrolles fit irruption chez le prince de Talleyrand et lui dit: « Les Prussiens vont faire sauter le pont d’Iéna. Nous ne pouvons supporter un pareil attentat de la part des alliés du roi. La honte en retomberait sur nous qui l’aurions souffert, et sur sa Majesté elle-même. Venez avec moi, et allons, sur le champ, protester contre cette odieuse entreprise. »

        Le comte Alexis de Noailles, qui était là, approuva ces paroles énergiques. Tous trois se rendirent immédiatement chez le comte de Goltz, ministre de Prusse. Il n’était point chez lui. Ils allèrent alors chez le duc de Wellington. Le duc était sorti aussitôt après son diner pour aller à l’Opéra.

        « Eh bien! Allons à l’Opéra », décida le baron de Vitrolles.

        « M. de Noailles hésitait!

        « Serrai ce convenable?  » se demandait-il.

        « Vitrolles l’emporta. Talleyrand et ses deux amis furent bientôt à l’Opéra et se firent ouvrir la loge ou le comte de Goltz se trouvait précisément avec le duc de Wellington. Ils le prièrent de sortir un moment dans le couloir.

        « Vitrolles, tout de suite, fonça et s’adressa à Goltz:

        « – Etes-vous au courant, Monsieur le Ministre, du projet de destruction du pont d’Iéna que, dit on, vos officiers ont formé?

         » – Croyez bien, Monsieur le Baron, que si il en était en mon pouvoir de….

        – On ne peut admettre, Monsieur le Ministre interrompit Vitrolles, une pareil violation du droit. Vous pouvez beaucoup en France. Vous pouvez tout, excepté l’humilier. Si vous n’arrêtez pas une telle violence, personne ne peut répondre des malheurs qui en résulteront. Prenez garde aux conséquences d’un acte aussi criminel.  » 

        « M. de Talleyrand souriait. Le comte de Noailles, terrifié par ce ton si peu diplomatique, tirait M. de Vitrolles par le pan de son habit.

        « Pourtant Wellington et de Goltz, intimidés, protestaient de leurs intentions conciliantes et promirent de s’employer à détourner de leur projet les officiers prussiens. Puis ils rentrèrent dans leur loge.

        « Pourtant la rumeur de cette nouvelles s’était propagée dans Paris et, la veille au soir, Fouché, le nouveau ministre de la police, avait adressé à M. de Talleyrand la lettre suivante, dont j’ai en ma possession l’original et qui est fort curieux, tout au moins par son orthographe :

        Cent cinquante Prussiens sont occupés en ce moment à miner le pont d’Iéna, il est urgent d’arrêter cette folle entreprise si vous voulez conserver le pont. Je prie Votre Altesse de faire connaitre ce fait à lord Wellington et au maréchal Blücher. Il n’y a pas de temps à perdre pour donner des ordres. La fermentation s’accroît dans les faubourgs du Gros-Caillou et de Chaillot.

                  Je prie Votre Altesse d’agréer mes salutations respectueuses.

Paris, 8 juillet 1815       Le duc d’Otrante

 » Au dos de la lettre, l’adresse est ainsi libellée:

Pressée.           A Son Altesse

M. le Prince de Talleyrand,

(le duc d’Otrante)

chez Mme la Princesse de Vaudémont,

à l’extrémité

de la rue du Mont Blanc.

        « La destruction du pont d’Iéna fut momentanément suspendu et le pont prit le nom de pont de l’école militaire, ce qui satisfit la vanité des Prussiens.

        « Cependant, le 10 juillet, les Parisiens craignaient encore l’acte de vandalisme dont on les avait menacés. C’est alors que Louis XVIII écrivit à M. de Talleyrand la lettre suivante, dont l’original est aujourd’hui entre les mains du duc d’Orléans:

                      Paris le 15 juillet 1815,                                                                  samedi, 10 heures

       J’apprends dans l’instant que les Prussiens ont miné le pont d’Iéna et que, vraisemblablement, ils veulent le faire sauter cette nuit même. Le duc d’Otrante a dit au général Maison de l’empêcher par tous les moyens en son pouvoir, mais vous savez bien qu’il n’en a aucun, faites tout ce qui est encore en votre pouvoir, soit par vous-même, soit par le duc, soit par lord Castlereagh, et quand à moi, s’il le faut, je me porterai sur le pont; on me fera sauter si l’on veut.

                                                                                     Louis.

        « Cette manifestation énergique obligea les Prussiens à renoncer définitivement à leur projet. Et c’est ainsi que fut sauvé le pont d’Iéna. »

1848

        En 1848, à l’occasion de la fête de la Concorde, on avait dressé, à l’entrée du pont d’Iéna, deux pyramides énormes sur lesquelles flottaient des oriflammes avec les dates des 24 et 25 février. Au centre du champ de Mars s’élevaient quatre statues colossales: la République, la Liberté, La Marine et le Commerce.

         » Trois cent mille personnes, écrit M. Drumont, dans les Fêtes nationales à Paris, défilèrent devant l’assemblée qui s’était rendue au Champ de Mars. Après les légions de la garde nationale et les délégations des départements, venaient les corporations ouvrières, portant les chefs-d’œuvre de chaque métier. Parmi eux, on remarqua particulièrement les chefs-d’œuvre des tapissiers et celui des fleuristes. Le char de l’Agriculture orné de drapeaux, d’instruments rustiques et d’épis, était suivi par cinq cents jeunes filles couronnées de chêne et vêtues de blanc avec écharpe bleue. Cette réminiscence des fêtes de la première Révolution prêta à rire et les journaux du temps s’égayèrent longtemps à ce sujet. « 

1878

        Le pont d’Iéna a été pendant longtemps l’un des moins fréquentés de Paris. Mais, depuis 1878, date de l’élévation du Palais du Trocadéro, et surtout depuis 1889, époque de la construction de la tour Eiffel, ce pont est devenu le centre de toute les attractions populaires, le théâtre de toutes les réjouissances et, par suite, un lieu de rendez-vous extrêmement fréquenté.

        Pendant la durée des Expositions, le pont d’Iéna, étant le seul moyen de communication entre le Palais du Trocadéro et le Champs de Mars, présente un coup d’œil des plus pittoresques et des plus curieux. Ce ne sont que marchands de victuailles, de bars ambulants, de camelots criant, hurlant au milieu d’une foule compacte, affamée, altérée et surtout irritée.

        A certaines heures de la journée, la physionomie en est à peu près indescriptible. (2)

 

(I) Le projet d’exécution du pont d’Iéna a été publié dans « Victoires et conquêtes des Français », avec une notice historique. Une autre notice a également été publié en 1814 (Rouen imprimerie Périaux) avec ce titre: « Pont de l’école Militaire construit sur la Seine, à Paris, en face du Champs de Mars ».

(2) L’Exposition de Paris en 1889 a donné une vue très amusante des marchands devant le pont d’Iéna, un dimanche.(numéro du 16 octobre)

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