Le pont aux Meuniers

LE PONT AUX MEUNIERS

        Un meunier aurait établi, du côté du Chatelet, une arche en bois avec une maisonnette dessus et un moulin dessous; un second meunier, puis un troisième s’installèrent plus loin et ces constructions successives, jusqu’à la rive opposée, constituèrent, d’après Sauval, le pont aux Meuniers.  » C’est pittoresque, mais peu vraisemblable, ajoute M. Bonnardot; il est à croire qu’il (le pont) fut construit d’un seul jet. »

        Berty ne semble pas partager cette manière de voir. « Le pont aux Meuniers, dit-il, doit son origine à cette reconstruction des moulins du Grand Pont, reconstruction qui ne fut pas spontanée, mais successive, et finit par former une chaîne de bâtiments traversant la rivière et reliés entre eux par une voie que les besoins des propriétaires leur rendirent communes. » Et il rappelle que ces faits sont consignés dans une sentence du Prévost de Paris rendu en 1323, sentence dans laquelle on lit: « que ledit pont, que l’en dit le pont des Moulins, feust tout conjoint ensemble ; toutes voies avoit il esté fait par plusieurs fois, et par les personniers, chascun en droit soy, a qui lesdiz moulins estoient, et que celui qui avoit le premier moulin assis audit lieu, avoit et devoit avoir fait le premier pont et l’entrée d’icelui en droit soi, et toutes les autres personnes qui avoient moulin audit lieu, avoient ainsi fait chascun en droit soi, pont, pour la suite de leurs moulins qu’ils avoient audits lieux, et chascun a leurs propres cous. Et que du premier pont tous les avoient moulins après, chascun en droit soi, avoient et prenoient assiente pour aller a leurs dits moulins.(I) »

        Certains historiens, entre autres Jaillot, ont avancé que le pont aux Meuniers existait au XIIIe siècle.

         Berty relève encore cette inexactitude: « Jaillot, dit-il, parlant d’une sentence arbitrale de 1296, en donne, comme extraite, la phrase suivante: « Jusqu’au viez grand pont de pierre lequel souloit estre le pont des molins est à présent », laquelle impliquerait que le pont aux Meuniers existait déjà à cette époque. Il n’en est rien, parce que la phrase en question ne se trouve pas dans le texte de la sentence; c’est simplement une note, un sommaire placé en tête, et qui a été rédigé en l’année où le cartulaire a été écrit, c’est à dire en 1330.

          « Le pont aux Meuniers aboutissait, vers le nord, à l’entrée de la rue Saint Leufroy, qui menait droit à la porte du Châtelet, et, vers le sud, à la tour de l’Horloge. On y accédait de ce dernier côté par une petite ruelle fort courte qui débouchait à l’extrémité de la rue Saint Barthélémy…en formant, avec le pont aux Changeurs, un angle aigu, dont le sommet était un massif de maisons communes aux deux ponts à la fois. »

         Tel est l’avis exprimé par Berty dans son Etude sur les anciens ponts de Paris, avis qu’il appui sur divers titres du chapitre de Notre Dame et dont on trouve un résumé dans l’étude dont il agit.

          Le pont aux Meuniers avait été construit sur une portion de l’emplacement de l’ancien Grand Pont de Paris, et c’est sans doute pour rappeler ce souvenir que, dans les titres du XIVe siècle, ce pont est appelé le pont aus Muniez delez grand Pont, et le plus souvent grand pont aux Meniers.

          Ce pont n’était pas voie publique. Il ne servait qu’à ses habitants, mais tous pouvaient en user librement. Félibien cite, à ce sujet, un arrêt du 22 décembre 1510, époque à laquelle le pont Notre Dame étant en reconstruction, des bourgeois et des marchands du quai de l’Horloge sollicitèrent la permission de passer sur le pont aux Meuniers.

          Le parlement refusa et décidé que le pont resterait « clos et fermé » à la charge d’iceluy ouvrir quand besoin sera ». Il convient cependant de rappeler que cette permission avait été accordée à la suite de la rupture du pont au Change en 1374.

          En 1514, les droits de chaque habitant du pont furent même nettement reconnus à la suite d’un procès intenté à l’un d’eux qui avait imaginé de fermer l’une des extrémités du pont, sous prétexte que le libre passage en était préjudiciable à sa maison. « Le pont, dit le jugement, sera ouvert et declos à toujours… pour passer et repasser les chevaulx chargez de blez et farines moulans et qui se mouldront esdicts moulins et autres choses qui seront nécessaires aux musniers et habitants du dict pont qui sont à présent et seront cy après… »

          Toutefois, le pont aux Meuniers fut accessible aux piétons dans la seconde moitié du XVIe siècle, ainsi que l’a constaté, du reste, l’ambassadeur vénitien Lippomano, lors de son voyage à Paris en 1577:  » Le pont des moulins est de bois, dit-il, fait exprès pour la commodité des moulins qui se trouvent dessous, tout chargé de petites boutiques comme le Rialto (le principal pont de Venise); aussi n’y passe-t-il jamais de chevaux. » Le pont avait, en effet, à cette époque, changé de physionomie. Il n’était plus uniquement habité par des meuniers « en telle quantité, comme dit l’Estoile, qu’il occupoient tout ledit pont ». Certains moulins avaient disparu et leur emplacement s’élevaient des maisons.(2)

          Ceux qui ne changea pas, ce fut sa mauvaise réputation. « Pour donner à entendre qu’une jeune fille avait perdu le droit de coiffer le symbolique chapel de fleur d’oranger », il suffisait de dire qu’elle avait passé le pont aux Meuniers. C’est sur ce pont que naquit le vieux dicton populaire qui, pour indiquer qu’une fille ou femme a perdu toute pudeur, dit qu' »elle a jeté sa cornette par-dessus les moulins ». (Légende du vieux Paris, A. de Ponthieu)

          Le pont aux Meuniers s’écroula le 23 décembre 1596. Voici comment l’Estoile raconte c’est évènement:  » Le dimanche 22 décembre, à six heures et un quart du soir, le pont aux Meuniers de Paris tomba, qui entraîna avec soi une grande suite de maisons, biens et hommes. Huit vingts personnes y périrent. » Et il ajoute: « et l’on a remarqué que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge estoient tous gens riches et aisés, mais enrichis d’usures et pillages de la Saint Barthélémy et de la ligue. » (Mémoires journaux, t.VII, p77)

          Sur onze moulins qui, d’après Jaillot, composaient le pont aux Meuniers, sept furent renversés, quatre autres restèrent, savoir: le premier du côté de l’horloge du Palais, les trois autres du côté du Châtelet.

          Le pont aux Meuniers fut reconstruit sous le nom de pont Marchand.

Le Pont Marchand

          Charles Marchand, capitaine arquebusiers et archers de la ville, proposa de faire reconstruire à ses dépens le pont aux Meuniers, mais à certaines conditions qui lui furent accordées, entre autres celles que le dit pont porterait son nom.

          Les lettres patentes datent de 1598; elles furent enregistrées en 1608.

          L’Edit royal autorisant autorisant le sieur Marchand prescrivait: « Qu’il pourra construire et édifier des maisons de part et d’autres, de bout en bout, même sur la grande arche, y observant l’architecture en la dimension, hauteur et latitude de chaque maison, et en l’égalité des boutiques, chambres et fenestrage, le mieux que faire se pourra pour l’ornement public…. »

           Le pont Marchand n’occupait le même emplacement que le pont aux Meuniers. Il fut construit plus près du pont au change, dans l’alignement  de la porte du grand châtelet à la tour de l’horloge. Du reste, les deux ponts étaient si près l’un de l’autre que l’incendie qui, en 1621, détruisit le pont Marchand se communiqua presque aussitôt au pont au change.

             Le pont Marchand fut achevé, dit l’Estoile en décembre 1609. « Ouvrage régulier es exquis, dit-il, enrichi de force beaux et superbes batimens, servant de décoration, commodité et embellissement à ceste grande ville (aujourd’hui la  première et la plus belle d’Europe). Ce pont a pris nom de son constructeur, appelé Marchant: lequel pour souvenance d’avoir changé un pont d’asne et musniers, mal bati, incommode et mal plaisant, submergé par les eaux, à un autre, riche d’édifices, de toutes sortes de marchands et marchandises, relevé et plaisant autant que l’autre estoit désagréablement, a fait graver (en lettres d’or, dans un marbre noir au commencement du dit pont) le distique suivant:

Pons olim submersus aquis, nunec mole resurgo;

Mercator fecit: nomen et ipse dedit.

              Les auteurs du temps semblent d’accord sur l’aspect agréable que présentait le pont Marchand. Cholet parle de ses maisons comme ayant une vue « ample et délectable », et on lit dans Davity (Prévosté de Paris, P7) « si l’on vient au pont Marchand, on advouera tout aussitôt que c’est un des embellissements de Paris et que la rue qui est sur le pont surpasse en beauté toutes les autres. »

             Les maisons étaient aux nombres de cinquante de chaque côté (d’après Masson), de trente (d’après du Breul). Elles étaient à deux étages, d’architecture symétrique peintes à l’huile. « Des tirants, semblables à ceux qui se voient dans les églises couvertes de charpente, dit Sauval, passaient à travers la rue, d’un logis à l’autre, afin de les tenir plus fermes. » A chacune de ces maisons pendait un oiseau « qui marquait le logis et qui, seul, notait la différence de l’un à l’autre », a écrit Cholet. Cette décoration lui valut l’appellation vulgaire de pont au Oiseaux…..

              Au milieu du pont, la rue avait trois toises de largeur.

              Le pont Marchand fut détruit par incendie en 1621, c’est à dire douze ans après sa construction. D’après Piganiol, le feu aurait pris « à l’occasion d’une fusée jetée par un jeune homme nommé Lempereur ».

              Malingre, qui fut témoin oculaire, donne une version différente et fait de l’accident le récit suivant:

               « Dans le mois d’octobre 1621, le feu prit de nuit au pont aux Marchand (au-dessous du pont au Changeurs); il commença au logis d’un nommé Gosalnd, écrivain, dans un cellier de bois, où une servante avait laissé tomber une chandelle. Le feu embrasa en moins d’une heure tout un côté du pont et l’autre côté se vit incontinent tout en feu. Ce qui fit naître un trouble à Paris que chacun y accourait. La cloche de l’horloge du Palais sonnait; et, pour y remédier, le duc de Montbazon, le Premier Président, le Prévost des Marchands, avec archers et commissaires, se rendirent sur les lieux. On fit poser des gardes aux avenues du dit pont, les chaînes furent tendues aux rues prochaines, et comme les ponts au Change estoit proche (cinq toises environ) de celui des Marchands, le feu s’y prit avec une ardeur qu’il fut presque aussitôt consumé que l’autre. Chose étrange qu’on voyait les piliers le bois brûler dans l’eau sans pouvoir éteindre le feu, ni sauver aucune maison; et comme le vent chassait la flamme, quelques maisons, qui était proche les bouts des deux ponts, furent ainsi brûlées et peu s’en fallut que le feu ne prit en quelques maisons de la rue Pelleterie devant le palais, qui sont sur l’eau. Les toupillons de feu volant en l’air, une s’attacha au chapiteau de la  tour de l’horloge du Palais, qui brûla toute la charpenterie.

                  « Les marchands des deux ponts s’exposèrent parmi les flammes pour sauver quelque chose de leurs meubles et marchandises. Avec l’assistance de leurs voisins et amis, ils jetaient par les fenêtres des chambres, lits, coffres, cassettes, etc… L’église Saint Barthélémy était presque pleine de ces meubles et marchandises; mais la violence des flammes qui dévorèrent un peu d’heures ces deux ponts fut cause que l’on sauva peu de choses. (3)

          « Presque tous ceux qui demeuraient sur ces deux ponts furent ruinez. Outre six mille livres qu’on leur donna, on quêta pour eux dans toutes les paroisses. Le parlement leur permit de se retirer à Saint Louis pour y être nourris et logés pendant six mois.(Dictionnaire historique de la ville de Paris)

           C’est à la suite de cet incendie que les orfèvres émigrèrent sur le pont au Change.

           Le pont Marchand fut remplacé, ainsi que le pont au Change, par un autre pont en bois, en attendant qu’on en construise un en pierre. Dis huit années se passèrent avant que cette mesure se réalisât.

           Le pont de bois ou passerelle figure sur le plan de Melchior Tavernier, 1625.

 

I– Recherches sur les anciens ponts de Paris

2– M. Mauperché, dans son Paris ancien, a fait graver en vue du pont aux Meuniers d’après un dessin de 1578. Sur ce dessin les maisonnettes du pont n’ont plus leur pignon tourné vers l’Ouest, détail contredit par tous les anciens plans à vol d’oiseau. Un tableau de Versailles, contemporain de Charles IX, représente de loin le pont aux Meuniers.

3– Plainte sur l’embrasement du pont au Change et pont Marchand arrivé à Paris la nuit entre le 23e et 24e jour d’octobre 1621.

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