Le pont Marie

LE PONT MARIE

 

            L’île Saint Louis, antérieurement île Notre Dame, a été pendant longtemps à peu près inhabitée, sans moyen de communication avec la cité et les deux rives de la Seine. Elle était séparée en deux parties par un large fossé, dont l’existence rendait le terrain de l’île peu propre à recevoir des constructions. Il y a lieu de croire qu’il y avait, au nord et au midi, les ponts qui communiquaient à ces îles et qu’ils furent emportés par le débordement de 1296; car on trouve, dans les archives de Notre Dame, qu’au mois de mars de cette même année, Philippe le Bel fit faire deux charrières, l’une allant de la rue Saint Bernard dans l’île, l’autre de la rue de Bièvre au Terrail et qu’il établit le droit de péage pour la réparation des ponts. On lit aussi que se monarque, ayant rassemblé à Paris ce qu’il y avait de plus distingué dans la Noblesse française et étrangère, lui donna, pendant cinq jours, des fêtes brillantes au milieu desquelles il arma ses fils chevaliers; et que, le quatrième jour de la fête, on passa dans l’île de Notre Dame sur un pont de bateaux qui fut fait à cette occasion. Ce fut là que le cardinal Nicolas, légat en France, prêcha la croisade aux deux rois d’Angleterre et de France. Ces princes et louis de Navarre, fils aîné de Philippe, prirent la croix, et un grand nombre de seigneurs la prirent à leur exemple. Les dames mêmes, entraînées, dit-on, par l’enthousiasme général, se croisèrent aussi et promirent d’accompagner leur mari dans le voyage d’outre-mer. (Tableau historique et pittoresque de Paris)

         Au dire de Sauval, un pont de Fust s’élevait en 1631, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le pont Marie, sous le nom de pont de Fust d’amprès Saint Bernard aux Barrès.

1614

         L’ entrepreneur Christophe Marie, Poulletier, secrétaire du roi, et le Regrattier, trésorier des cent Suisses, tous trois associés, obtinrent du roi Louis XIII l’autorisation de combler le fossé qui divisait, en deux parties, l’île Notre Dame, et en même temps de rattacher, par un pont, l’île Saint Louis à la rive droite.

         Le nouveau pont reçu le nom de Marie qu’il a conservé depuis, et deux rues du IVe arrondissement portent encore les noms de Poulletier et Le Regrattier.

         L’acte est du 19 avril 1614 (1). Il y est dit à l’article 6:

         « Que le pont qui seroit du côté de l’arsenal, qui est le petit cours d’eau, contiendrait cinquante toises de largeur d’eau où l’on construiroit  quantre pilles, qui auroient chacune deux toises d’épaisseur au-dessus des retraictes et talluds, seize toises de long et les voutes de cinq pieds d’épaisseur. Et qui, vers la Tournelle, du côté du grand cours qui contenait soixante-quatre toises, seroient aussi faites les piles et voutes nécessaires et de la même qualité que celles du petit cours. »

         A l’article 7 on lit:  » que pour le regard des quais, abreuvoirs et ceintures des dites isles, le dit Marie seroit tenu de les faire construire sans entreprendre sur la largeur de la rivière plus avant que les hauts bordages, à ce que les grandes eaux ne fussent renfermées et ne puissent ruiner les maisons voisines; et en seront les fondations sur pilotis à coups de hye (de mouton) et la maçonnerie semblable aux ponts. »

          Enfin il avait été permis et accordé à Marie « de faire construire et édifier sur le dit pont, des maisons toutes d’une même symétrie et élévation, selon le plan et modèle de celles du pont Notre-Dame, à la charge d’y laisser quatre toises de rue pour servir au public. »

          « Chacune de ces maisons se composait: par le bas, d’une boutique et d’une cuisine – trois étages l’un sur l’autre – au-dessus d’un entresol, les étages composés chacun d’une chambre et d’un cabinet, et un grenier lambrissé au-dessus des dits étages. »

          La première pierre du pont Marie fut posée le 11 décembre 1614, par Louis XIII et la Reine mère, ainsi que le rappelle l’inscription gravée aux extrémités du pont:

Pont Marie

Construit sous le règne de Louis XIII

1614 – 1615

          Mais il ne fut achevé qu’en 1635. Le pont Marie a 93m.97 de longueur sur 23m.70 de largeur. Chacune de ces cinq arches (deux se trouvent aujourd’hui au-dessus des quais – droite et gauche) est à plein cintre et a de 12m.80 à 14m.20 d’ouverture. Au-dessus des piles se trouve une niche taillée dans la pierre.

1658 – 1666

                   « Le 27 février 1658, par le dégel, il se forme ici un grand déluge et la rivière déborde de telle façon, que nos plus belles rues, les plus grandes et les plus fréquentées, comme celle de Saint Martin, Saint Denis, Saint Antoine et plusieurs autres, furent remplies d’eau en beaucoup d’endroits. »

                    « Mais cette incommodité vient d’être suivie d’un fort grand malheur, puisque la violence de l’eau emporta cette nuit une partie du pont Marie. Il servait de passage à l’isle Notre Dame et avait sur les deux costez de belles maisons où demeuraient quantité d’artisans… vingt-deux maisons en sont péries et abîmées dans l’eau avec un tel fracas et un tel bruit, que toute l’isle et tous les lieux circonvoisins en ont été alarmés et croyaient être enveloppés dans la ruine. Elle a surpris une grande partie de ceux qui habitaient le pont, et on tient qu’il y en a eu près de cent vingt personnes de submergées. »

                    C’est en ces termes que ce triste évènement est raconté par MM. de Villiers, dans le Journal du voyageur à Paris, journal que M Faugère a publié en 1862.

                    On sait que les inondations de 1658 sont citées parmi celles qui, à Paris, ont été les plus alarmantes. Ce qu’on appelait alors « la Ville » était à moitié couvert d’eau. Une inscription placée dans le couvent des Célestins rappelait que le pavé des cloîtres avait été recouvert pendant les inondations de 1658, de trois pieds d’eau. Cette inscription était celle-ci:

Anno 1658, mense februario

Exundatis sequanae fluctus hic

Aliquandiù stagnantes mediam hujus

Quadri lineam attigere

                     « Quelques personnes ont cru, a écrit Bonamy, que cette hauteur si extraordinaire de l’eau dans le cloître des Célestins, n’était que l’effet de la chute des deux arbres du pont Marie, qui avait fait refluer la rivière. Mais, sans examiner ici la possibilité de l’effet de cette chute, il suffit, ajoute t il, pour détruire cette opinion, de remarquer que la plus grande crue des eaux pendant cette inondation est arrivée au mois de février, comme le dit l’inscription, et que le pont Marie n’est tombé que dans la nuit du er mars, c’est à dire dans un temps où les eaux avaient commencé à diminuer. »

                      On ne se pressa guère pour réparer le pont Marie, on songea tout d’abord à remplacer, à titre provisoire, par un pont de bois, la partie du pont qui avait été détruite, ainsi que le constate le document suivant:

.      .      .      .      .      .     .     .     .     .     .     .     .     .      .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

                  « Veu par la Cour les Lettres patentes du Roy, données à Paris, le 16 mars dernier (1660 ), obtenues par les propriétaires et habitants des maisons de l’isle Notre Dame et pont Marie, ceux des quartiers de la Tournelle et Saint Paul de cette ville de Paris; par lesquelles le dit seigneur avoit dit et ordonné, veut et luy plaist que la pile et les deux arches du pont Marie, desmolies et tombées par les cruës des grandes eaux dernières, soient restablies ainsy qu’elles estoient jusque au rez de chaussée du restant du dit pont, ensemble que visite soit faite des autres piles d’iceluy et de celles du pont du costéde la Tournelle, pour estre réparé ce qui se trouveroit endommagé; et qu’en attendant il fust construit au plus tôt un pont de bois aboutissant au reste du dit pont, de la largeur d’iceluy, commode et suffisant pour y passer hommes et chevaux, carrosses, chariots et cherettes; et que, pour les frais de la construction du dit pont de bois et le restablissement de la dite pile et autres piles tant du pont Marie que celuy de la Tournelle, il fut pris, levé et payé pendant dix années……. u droit de péage. »

                    Il faut croire que les mesures ordonnées furent peu efficaces, car chassés une première fois en janvier 1660, une seconde fois au mois de décembre suivant, les malheureux locataires qui habitaient la partie non détruite du pont furent expulsés pour la troisième fois en 1666, « par suite du mauvais état du pont et de la nécessité qu’i y avait de le faire rétablir, par crainte que le reste ne tombât. »

1667

                    Enfin en 1667, un contrat fut passé sous le nom de Jean Pagaud, pour procéder au rétablissement du pont Marie, accordant à titre de remboursement, à cet entrepreneur, « pendant treize année entières et consécutives, des droits de péage et passage sur le dit pont ».

                    C’est sans doute ce droit de péage, qui fit donner dans certains actes, au pont Marie, le nom de Pont au Double. Mais le contrat de 1667 ne reçut pas une exécution immédiate. En 1669 (1er avril), survint un arrest du Conseil d’Etat qui annula le droit de péage au profit de l’entrepreneur, le réunit au domaine du Roy et le remplaça par une indemnité pécuniaire. C’est ce même droit de péage que le Roi céda à la Ville en 1734, ainsi que le pont lui-même, en dédommagement de douze maisons abattues au Marché Neuf. (Lettres patentes du 9 septembre)

                     Ce n’est seulement qu’en 1670, c’est à dire douze ans après, que les deux arches emportées en 1658 furent rétablies en pierre comme elles étaient auparavant, mais sans les maisons. (2)

                     « Il a même été très sagement délibéré, dit G. Brice, de renverser celles qui sont restées, parce que le pont, étant trop chargé, pourrait peut-être encore souffrir un dommage pareil à celui qui est arrivé. » Et il ajoute: « Ce funeste exemple devrait bien engager les magistrats à faire raser toutes les maisons qui sont sur les ponts de cette ville, laquelle d’ailleurs en recevroit de très grands avantages et auroit infiniment plus de beauté à cause des vues qui s’étendraient sur la rivière, sans aucune interruption, depuis une extrémité de la ville jusqu’à l’autre. En effet, rien ne seroit plus magnifique et plus grand que de pouvoir distinguer l’arsenal du pont Royal, avec d’autres grands objets qui sont cachez ou offusquez par les maisons des ponts, que l’on découvrirait d’un coup d’œil, avec une extrême satisfaction. »

                      Le désir de G. Brice ne devait se réaliser, en ce qui concerne le pont Marie, qu’en 1741, et en partie seulement, alors que de nouvelles inondations dont les effets furent terribles encore que ceux de 1658, firent naître des craintes très sérieuses pour l’existence de la plus grande partie de la ville.

                      « Actuellement (décembre 1740), écrit Barbier dans son journal, Paris est entièrement inondé. D’un côté, la plaine de grenelle et tout le canton des invalides, le grand chemin de Chaillot, le cours et les Champs-Elysées, tout est couvert d’eau. Elle vient même par la porte Saint Honoré jusqu’à la place Vendôme. Le quai du Louvre, le quai des Orfèvres, le quai de la Ferraille, le quai des Augustins, la rue Fromenteau jusqu’à la place du Palais Royal, tout est en eau. On ne passe plus qu’en bateau; le côté de Bercy, de la Rapée, de l’Hôpital Général, de la porte et du quai Saint Bernard, c’est une pleine mer. La place Maubert, la rue de Bièvre, la rue Perdue, la rue Galande, la rue des rats et rue de Fouarre, c’est pleine rivière. Toutes les boutiques sont fermées; de tous côtés on est réfugié à l’étage…, tous les habitants de l’Isle Notre Dame sont enfermés…, les gens de pied ne passent même plus sur le pont de bois qui va à Notre Dame. »

                       Et à ce triste spectacle Barbier ajoute: « On a vu porter le bon Dieu dans un bateau et monter par une échelle à la chambre du premier étage et descendre un corps mort de la même manière. »

                       On comprend qu’en présence d’une situation aussi lamentable, la crainte que la violence des eaux ne causât la ruine de quelques ponts, inspira au magistrats de cette époque, chargés de veiller à la sécurité des citoyens, des mesures énergiques et exceptionnelles. Les habitants des deux ailes du pont Marie furent particulièrement visés par ces mesures. Ils durent déloger immédiatement. « Et comme les ailes du pont, dit encore Bonamy, menaçaient  ruine, on prit le parti de faire abattre les dix-huit maisons qui composaient celles qui étaient du côté du port Saint Paul: on y travailla, ajoute-t-il, avec tant d’ardeur, qu’elles furent abattues jusqu’au rez-de-chaussée, le 29 janvier 1741.

                        En 1788, les maisons subsistantes furent enfin démolies, conformément à l’édit de septembre 1786, qui ordonnait divers travaux d’utilité publique dans Paris, au nombre desquels était indiquée la suppression des maisons du pont au Change, du pont Saint Michel et du pont Marie.(3)

                        On adoucit alors la pente du pont, qui fut encore diminuée en 1851.Depuis, le pont Marie est resté tel qu’on le voit aujourd’hui.

                        En terminant, nous rappellerons qu’au XVIIIe siècle, en face du Pont Marie, était une barrière dite « barrière des huissiers » ou des « sergents à verge ». Cette barrière figure sur le plan de la Caille (1714). Dans l’indicateur des rues de Paris en 1722, on lit : « on la changea de place et, en 1722, elle se trouvait au bas du côté du port au foin. »

                        Au XVIIIe siècle, se tenaient également près du pont Marie, des boutiques de poissons d’eau douce. C’était là qu’on l’achetait de première main. « Il y a quantité de bateaux aux environs de ce pont; ce sont des magasins ou boutiques à poissons d’eau douce, où il est facile d’en trouver quand on a quelque provision considérable à faire.

                        Enfin, il y avait aussi une boucherie, à laquelle on donnait le nom de boucherie du pont Marie.

 

1: Contrat fait par le roi à Christophe Marie lui donnant pouvoir de faire construire, à ses dépens, le pont appelé depuis le pont de la Tournelle (le pont Marie) moyennant les délaissements, en fonds et propriété à perpétuité que lui fait Sa Majesté des deux îles Notre-Dame, avec l’arrêt du Conseil d’Etat  donné contre Messieurs du Chapitre de l’Eglise de Paris, opposant. Paris Hulpeau, 1616.

2: Sur le plan de Bullet, 1676, le pont Marie, vers l’extrémité sud, a perdu un tiers de son double rang de maisons. Ces maisons effacés, mais dont on voit encore la trace, sont remplacées par une simple balustrade en fer. (Bonnardot, Etudes archéologiques sur les anciens ponts de Paris)

3: Une aquarelle de Nicolle représente la démolition des maisons du pont Marie en 1788.

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