Les héros de la mer

LES HEROS DE LA MER

   Chaque année, au début de la mauvaise saison, les journaux nous apprennent quelques-uns de ces drames terribles de la tempête dont les côtes sont le théâtre. Insatiable dans sa cruauté, la mer veut sans cesse  de nouvelles victimes. Engloutissant des navires entiers, les tempêtes font rage, les naufrages se succèdent avec une rapidité effrayante, semant dans les familles de marins la ruine et le deuil. Mais, pour disputer ces existences humaines aux colères de l’Océan, s’accomplissent chaque jour des merveilles de vaillance. Rien de plus admirable que la bravoure simple avec laquelle les héros du sauvetage vont, sans souci du danger, au-devant de la mort.

          Une société s’est fondée pour solidariser tous ces héroïsmes; on apporte sans cesse des perfectionnements aux moyens employés pour lutter contre la mer et contre le vent. Belle et grandiose leçon que celle de l’homme prodiguant à la fois le courage et la persévérance la plus ingénieuse pour venir au secours de l’homme!

           Voici venir les « mois noirs », comme disent les Bretons. Ce n’est pas la terre seulement qui se dépouille, se décolore, s’enténèbre. La mer aussi, la jolie mer lumineuse des villégiatures d’été, soudain change d’aspect et pour ainsi parler, de visage. On la sent troublée, inquiète. Elle a des teintes dures, des plissements mauvais, et, dans sa grande rumeur éternelle, un je ne sais quoi de plus saccadé, de plus brusque. Les gens des côtes qui vivent d’elle et dont les destins sont liés à ses caprices commencent à scruter anxieusement sa physionomie.

            « Allons! me disait tout à l’heure un pêcheur de Beg-Meil, la voilà qui se chagrine….. » Et il faisait de la main le geste de la caresser, à distance, comme une bête qui gronde et qu’on voudrait calmer.

            On ne calme point la mer.il y a, en elle comme un fond de rancune sauvage qui ne se refrène quelque temps que pour mieux s’assouvir. Dans l’Atlantique et en Manche, c’est surtout au début et à la fin de l’hiver que ses colères sont terribles. Lisez la statistique des naufrages; vous verrez que les deux périodes les plus fécondes en sinistres sont en mars et avril, d’une part, novembre et décembre, de l’autre…..Novembre, décembre! mois tristes et dont les noms même semblent prolonger leurs finales en un sourd tintement de glas!…. Pour savoir tout ce qu’ils peuvent évoquer à l’esprit d’images angoissantes et tragiques, il faut les avoir passés, comme je l’ai souvent fait, en quelque havre perdu de la côte bretonne, dans les parages de l’Océan.

            Toute vie est comme suspendue. Seul, l’espace est dramatiquement animé: d’effrayantes chevauchées de nuages défilent sans trêve sous le ciel bas et venteux. Rien n’égale sa désolation des jours, si ce n’est la lugubre horreur des nuits. Oh! ces nuits d’abîme, peuplées de bruit surnaturels et de visions apocalyptiques! …..On jurerait que le monde est retourné aux ténèbres primitives, qu’il oscille en proie à toutes les forces déchaînées du chaos. La rafale siffle, ronfle, miaule, mugit. La mer, convulsée, se démène et bave, comme malade d’épilepsie. Dans le hameau, les petites maisons basses ont l’air de se recroqueviller peureusement sous leur chaume, volets fermés, lumières éteintes. La mère, avant de se lever de l’âtre où elle s’était agenouillée pour les « grâces », n’a pas manqué d’ajouter selon la formule traditionnelle:            

             « Disons encore un pater pour ceux qui sont en péril des eaux….. »

             Se peut-il donc qu’il y ai sur les flots des êtres humains par des temps pareils? Hélas! oui. Et, si vous en doutez, prêtez l’oreille. Durant une de ces accalmies momentanées, un de ces soudain silences qui par intervalles, entrecoupent le monstrueux concert et qui vous étreignent le cœur d’une angoisse peut être plus poignante que ne fait le concert lui-même, écoutez: une détonation lointaine a retenti dans la direction du large, ou bien des voix, – d’intraduisibles voix, – longuement, désespérément, ont crié….

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              Jadis, à ces appels déchirants, répondait du littoral une clameur de pillage, de massacre et de mort. C’était l’ère farouche où l’homme ne rougissait pas de se faire, contre son semblable, le complice de l’Océan. Non content de bénéficier des naufrages, il les provoquait. Des feux perfides étaient allumés aux cornes des bestiaux pour tromper les navigateurs égarés qui, croyant aux fanaux de quelque autre embarcation, réglaient sur eux leur route et venaient immanquablement se briser sur la côte. Combien d’équipages sombrèrent ainsi, que la mer, s’ils n’eussent affaire qu’à elle, eût peut être épargnés! « La mer est une vache qui vêle pour nous », disaient les naufrageurs. Ils ne craignaient pas d’associer la religion à leurs atroces coutumes. Ils se rendaient en procession aux chapelles de Saint-Budoc ou de Saint-Goulven, « pour que l’hiver fût riche en épaves. »

              Dès qu’un navire en détresse était signalé, c’est au clocher même de l’église paroissiale que sonnait le tocsin de carnage. Les hommes, les femmes dévalaient vers les grèves, armés de gaffes et de crocs. C’était une ruée de barbares en délire. Tandis que les uns démolissaient le brick échoué, à coups d’esparres, les autres dépouillait les cadavres et quelquefois – abomination suprême! – achevaient les malheureux qui respiraient encore….

              Ces mœurs, ont disparu Dieu merci! D’ailleurs, ce qui était possible autrefois ne le serait plus aujourd’hui. La crainte salutaire du douanier et du gendarme a singulièrement modifié l’état des choses.

              Puis, les conditions générales de la navigation maritime ont changé. L’art de la construction des navires a fait des progrès énormes; la « maison flottante » est devenue plus solide et plus maniable tous ensemble; elle a été pourvue d’organes mieux adaptés et plus complets. Joignez que des cartes d’une précision merveilleuse, ont été dressées; on a déterminé les marches et les contremarches des courants, calculé les fonds, catalogué les récifs; surtout on a jalonné, balisé les routes de la mer, et, enfin, on les a splendidement éclairées.

              « Regardez-moi ce boulevard atlantique! » me disait naguère un des gardien du phare de Sein, le père Brazidec, en me montrant d’un geste large la série des feux qui, de la pointe de Corsen à la pointe de Penmarch, scintillent comme autant de réverbères des eaux.

              Les phares! voilà bien les premiers des sauveteurs. Innombrables sont les vies humaines qu’ils ont arrachées au trépas. Leurs lumière vigilante ne remet pas seulement le vaisseau dans sa voie, mais, comme l’a si justement remarqué Michelet, elle empêche l’esprit du pilote de s’égarer; elle n’est pas seulement une indicatrice qui dit: « Gare! » Elle est « un appui moral » qui dit « Courage! »

              Certes, oui, de grand, de magnifiques efforts ont été faits pour rendre la mer plus hospitalière à l’homme. Ce n’en est pas moins une hospitalité toujours précaire,  toujours instable. La mer est demeurée la mer, c’est à dire l’élément capricieux entre tous et dont il est difficile de prévoir, une heure une minute même à l’avance, ce que sa versatilité vous réserve. Il ne suffit pas, avec elle, de se tenir sur ses gardes: il faut, par surcroît, être prêt à tout. Moins elle offre de sécurité; plus il est nécessaire, pour celui qui la brave, d’être sûr de soi. Par-là elle devient une admirable école de caractère, de volonté, d’héroïsme.    

              La vraie ceinture de sauvetage, le marin, digne de ce nom, ne la porte pas autour du corps; il la porte d’abord en lui-même, et c’est le triple airain dont parle le poète, un airain d’une trempe spéciale, fait d’audace tranquille et d’indomptable énergie….

              Un ancien baleinier, après m’avoir conté les mille hasards qu’il avait courus dans les mers australes concluait ainsi: « Dans notre métier, il faut s’attendre sans cesse à perdre la vie, mais il n’est jamais permis de perdre la tête. »

              Aussi quelle maitrise de l’âme chez ces hommes simples! Quel sang-froid sublime au milieu des conjonctures les plus tragiques, et quelle aisance dans le sacrifice, quel naturel dans le dévouement!….C’est en 1896, une nuit de décembre. Le Lougre Emmanuel pris par la tempête en vue de la côte est sur le point de sombrer. La barre ne gouverne plus, la voilure est en lambeaux; le pont balayé par les lames, n’est plus tenable. L’équipage se réfugie dans les huniers ou se suspend en grappe dans les haubans. Un espoir lui reste: c’est que ses appels seront entendus de terre. Un canot, en effet, se détache à son secours et, du plus près qu’il peut lui lance une ligne de sauvetage. Mais comment ces infortunés la saisiraient ils? Ils ont déjà trop à faire de se cramponner à leur chancelant abri. La ligne dérape. On la jette à nouveau. Cette fois, elle s’accroche à l’un des câbles du lougre….. Oui, mais au ras du pont, hors de la portée des mains, c’est le salut, ce bout de filin, et voilà que, de la mâture, il est impossible de l’atteindre. Pour l’avoir, il faut l’aller chercher, descendre, se laisser glisser dans le vide, au risque d’être enlevé par la bourrasque ou englouti par l’eau glacée. Qui aura cette abnégation? Le matelot Trévidic  ne se l’est même pas demandé. Tranquillement, sans hâte, comme s’il se fut agi d’une manœuvre ordinaire, il vient d’accomplir ce miracle de courage, et il remonte, toujours aussi calme, main après main, le visage tendu vers ses compagnons qui auront plus qu’à cueillir entre ses dents le cordage sauveur….

               Ceci se passait un an plus tard. Encore une effroyable nuit d’ouragan, au cœur de l’hiver, dans les parages sinistres du septentrion. Il vente, il tonne, il grêle. Aveuglé, désemparé, le bateau de pêche le Cormoran est venue se broyer contre les récifs. Les naufragés, en s’aidant des varechs, arrive à se hisser, meurtris et sanglants, au sommet d’une des roches. Là, battus de la mer et de la rafale, ils attendent… Quoi? Que la nuit se dissipe et que le jour découvre leur désastre aux habitants de la côte. L’aube se lève et ils l’aperçoivent, cette côte: elle est toute voisine: vingt mètres au plus les séparent, mais se sont vingt mètres d’eau bouillonnante, écumante, exaspérée par toutes les furies de la tempête et du ressac. Ils crient. Pas d’écho. Vont-ils donc être condamnés à périr sur cet écueil, quand la terre du salut est si près? Un d’eux s’est abîmé dans le gouffre hurlant….Fatigue? Désespoir? Point. Il a reparu, il lutte victorieusement contre la lame: seulement, au lieu de regarder la roche, il nage vers le continent. C’est Jean Rose, l’intrépide Jean Rose. Le secours ne se présentant pas de lui-même, il va le quérir. Il aborde, il appelle. Personne  » Soit;. Eh bien! les amis, on va vous sauver à soi tout seul!… »

                Assujetti d’un bras à l’un des angles sortants du rivage, il fait signe, de l’autre bras, à ses camarades anxieux: « Vite!… Laissez-vous couler le long de la ligne de loch!… Je suis là, pour vous tendre la poigne et, si la poussée de la vague est trop rude, pour servir de tampon. »

                 Voulez-vous mieux encore, dans le même genre? – La Finance se perdait. Nul secours en vue. Un homme de l’équipage se dévoue, comme Jean Rose, pour joindre la terre, sauf qu’en outre il hale une « aussière » noué à ses reins et dont il fixera là-bas l’extrémité qu’il emporte, de manière que les gens qu’il laisse a bord n’aient plus qu’à glisser, suspendu à cette amarre, pour être sauvés. Il atteint le rivage, mais il est à bout des forces. Tout ce qu’il peut faire, c’est de se trainer jusqu’à la première roche. Y attacher le câble, il ne saurait; ses doigts sont déjà raidis par la mort. Une ressource lui reste: c’est, couché à la renverse, d’arcbouter son corps à la pierre. Il fera ainsi l’office de grappin et la communication sera établie…. Et voilà comment les matelots de la Finance furent héroïquement sauvés par un cadavre.

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                  Si les drames du sauvetage prêtent à de tels exploits en vue des côtes, que dire lorsqu’ils se déroulent à des centaines de lieues au large, entre le ciel sombre et la mer hostile, dans les solitudes béantes de l’immensité!…. Représentez-vous deux Terre-neuvas, deux fils de Granville ou de Dieppe, de Saint Valéry ou de Saint Malo. Leur navire est mouillé dans les parages du banc de Terre-Neuve: ils l’ont quitté le matin, comme le veut leur métier de happeurs de morues, pour aller se mettre en pêche, à bord d’une frêle « doris ». Tout entier à leur tâche, ils ne se sont pas aperçus que le temps se chargeait. Avant qu’ils n’aient eu le loisir de se reconnaître, le grain a fondu sur eux, une de ces formidables « sautes du nord » qui bousculent subitement les vagues, les fouaillent et les chassent éperdument devant elles, en un galop de bêtes épouvantées. La doris est soulevée, roulée comme un fétu. Les hommes sont à l’eau, par un froid mortel. Ils parviennent cependant à rattraper l’épave chavirée et à se cramponner à sa quille. Mais l’un deux n’en peut plus: il va tout lâcher….

                         « Tu diras à mes parents….

                         – Jamais de la vie, répond l’autre. Tant que je serai de force de durer, tu dureras avec moi. »

                    Et il le saisit, il le maintien par les poignets sur la carcasse de la barque, jusqu’à ce que le navire, qui a fait voile à leur recherche, les ai recueillis. Il n’y a pas trois ans que cela c’est passé….

                    Elle s’est passé aussi, la douloureuse et funèbre histoire qui a inspiré au peintre breton. Alfred Guillou, un de ses plus remarquables tableaux. Il n’avait eu qu’à la recevoir toute sanglotante encore, pour ainsi dire, des lèvres mêmes de l’homme à qui elle était arrivée.

                    C’était un pécheur de Concarneau. Parti en mer avec son fils, adolescent d’une quinzaine d’années, il avait été pris par le gros temps. Pendant des heures, ils lutèrent. La barque s’emplissait d’eau qu’ils s’épuisaient vainement à vider. A la fin, le jeune homme succomba. Le père l’étreignit contre sa poitrine, essayant de le réchauffer, de le ranimer. Mais la coque de noix s’enfonçait sous eux, aux trois quarts engloutie. Alors, l’infortuné, voyant venir la séparation suprême, attira à lui la tête de son fils et y colla un long et farouche baiser….Quand il recouvra ses sens, il était à bord d’un cotre de Belle-Isle, ses sauveteurs durent le lier au bastingage; il ne voulait pas de la vie, si on ne lui rendait le cadavre de son enfant.

                    Citerai-je cet autre épisode? Mais non: l’on n’en finirait pas de citer; le martyrologue de la mer est en quelque sorte, infini comme elle, et, si pas une de ses colères ne va sans quelque catastrophe, pas une de ces catastrophes non plus qui ne soit l’occasion de quelque trait stoïque, la matière de quelques dévouement.

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                     De même qu’il y a une flore spéciale à la zone maritime, de même, il y a, répandue sur tout le littoral, une surprenante race d’hommes dont c’est la vocation, l’instant naturel et irréductible de se dévouer. Pour nous en tenir à la côte française, vous ne pouvez faire un pas du cap Sicié au cap Leucate, ni de Saint Jean de Luz à Dunkerque, sans rencontrer, je ne dis pas un, mais vingt type de cette curieuse variété humaine. Oh! ce n’est pas que rien les distingue au premier abord du commun de l’espèce? Bien au contraire. Ce sont, pour la plupart, de fort modeste personnages, peu raffinés d’esprit, assez lourds d’allures, plutôt mal mis, la figure embroussaillés, les mains énormes, cousues de cicatrices et noires de goudron, les pieds chaussés de sabots à tiges de cuir, les braies rapiécées en vingt endroits, et la vareuse, jadis bleu, si fanée par les soleils, si lavée par les brouillards qu’elle en à revêtu les nuances les plus invraisemblables. Bref, tous les dehors des très petites gens.

                     Et l’existence qu’ils mènent n’a davantage quoi que ce soit de caractéristique. Disséminés le longs des rivages, ils sont, à l’ordinaire, pêcheurs, pêcheurs de la menu pêche, humbles pêcheurs côtiers. Rarement ils perdent de vue la terre; ils « sortent » avec le jusant et rentrent presque toujours avec le flot. Leurs barques tirées sur le galet, ils remontent par d’étroits chemins de grève vers leurs chaumines de pierre grise, orientées le dos à la mer, au penchant des hauteurs; pénétrons chez eux sur leurs pas. Un intérieur de pauvres. Des meubles archaïques et sommaires: vieux lits, vieilles armoires branlantes, vieux bahuts. Mais regardez à ce mur, dans cette embrasure de lucarne: il y a là, encadrés grossièrement ou simplement épinglés, des diplômes, des certificats, des attestations, des médailles de bronze, d’argent ou d’or, parfois même une croix d’honneur qui semble égarée dans ce taudis…. Egarée? Non pas. Nulle part ailleurs, croyez-le bien, elle ne serait mieux à sa place et, si vous désirez vous en convaincre, approchez-vous de ces paperasses appendues pêle-mêle, et lisez: « Sauvetage de la bisquine Marie des Anges, le 6 novembre…. Sauvetage du brick Elisa, le 15 avril…. Sauvetage….. » C’est une kyrielle, une litanie. Et voici que le misérable logis se transfigure à vos yeux; vous vous sentez saisi de respect et d’admiration: vous êtes chez des héros à la manière antique, – tout bonnement chez des héros.

                      Que de fois, dans ce lit d’angle, sur cette couette de balle, l’homme soudain dressé en sursaut, a dit à sa femme:

                                -« Ecoute! Est ce qu’on  n’a pas crié? »

                                 Et elle, l’oreille aux aguets:

                                 « Si bien…Il y a quelqu’un en péril….Va vite! »

                       Il était déjà sur pieds et, à demi vêtu, il allait… Il allait par nuit noire, dans la tourmente, cognant, sur sa route, aux lucarnes des autres maisons, réveillant et appelant à la rescousse d’autres gars, ses pareils. En quelques bonds on était à la plage, ou l’on sautait dans la première barque venue. Et souque!…. La mer avait beau hurler, « on lui arrachait sa proie de la gueule », et, sans même songer qu’on y pouvait rester soi-même, tant il y avait des gens à sauver on sauvait…..

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                       Il y a quelque trente-cinq ans, de grands philanthropes eurent la généreuse pensée d’en régimenter ces initiatives éparses, de substituer à l’action individuelle une organisation par groupes, de créer enfin une armée du sauvetage ayant un état-major et ses cadres, ayant surtout son budget, son équipement, ses engins, bref tout le matériel de guerre. Une société se fonda dans ce but. On la connait; il n’est pas d’institution privée qui honore davantage notre France: elle a nom la Société centrale de sauvetage des naufragés.

                        J’ai parlé de matériel de guerre. Voyez, en effet, ce canon sur son affût ou ce fusil accroché dans ce corps-de-garde de douanes. Ne dirait-on pas de véritables bouches à feu? C’en sont, ne vous déplaise. Cela se charge et cela se tire. Seulement, au lieu de cracher la mort, cela porte au loin le soulagement, le réconfort, la vie. Au projectile que la poudre en fait jaillir est fixée une ligne, parfois plus de 300 mètres, qui, passant par-dessus le navire en détresse, s’enchevêtre dans sa mature ou dans ses cordages et met les naufragés en communication avec la terre. On peut dès lors, à l’aide de cette ligne, leur faire parvenir des câbles plus résistants, un système de va-et-vient est établi, et la mer assiste, impuissante, au débarquement de ses victimes qui n’ont plus qu’à tomber entre les bras de leurs sauveteurs.

                       Que de victoires gagnées sur les eaux en courroux par le fusil et par les canon porte-amarres ! Mais le triomphateur par excellence, vrai paladin de la tempête, c’est le « bateau de sauvetage » ou, comme l’appellent les Anglais d’un mot si énergique et si juste le life-boat, le bateau de la vie!

                        …Au pied de la petite bourgade marine, à même la plage, s’élève une construction assez mystérieuse qu’à son air inhabité, aux vastes proportions de son porche, et n’était l’absence de clocher, l’on serait tenté e prendre pour un de ces sanctuaires si fréquents le long des côtes, surtout en Bretagne, où ils sont connus sous le nom de « chapelles de la mer ».

                        Eh! N’en est-elle pas un, après tout, par l’espèce de dévotion qu’elle inspire? Dans les jours, dans les nuits de détresse et d’angoisse, alors que le ciel tonne, que le vent siffle et que l’Océan mugit, n’est-ce pas là, n’est-ce pas à cette « maison abri » que l’on accourt?

 

                        Poussons les vantaux du portail. Sur un chariot plat occupant presque toute la longueur de l’édifice repose le bateau sacré. Lorsque, au sortir du chantier, il a été intronisé dans son temple, le clergé de l’église voisine est venu, en ses plus riches ornements sacerdotaux, procéder à sa bénédiction. Des cierges ont été allumés en son honneur; on a chanté sur lui le Veni Creator et le Te Deum; un parrain et une marraine l’assistaient; il a reçu, comme un chrétien, le baptême de l’eau lustrale avant de recevoir le dur baptême atlantique, le baptême de la rafale en démence et de la mer en fureur.

                        C’est un être, c’est une personne, et qui a des vertus étranges, presque surnaturelles.

                         » Pensez donc! Ai-je ouï dire à une Bretonne, un bateau qui se relève, s’il chavire!….Un bateau sorcier! »

                        Le canot de sauvetage est, en effet, insubmersible. S’il vient à s’emplir d’eau, cette eau s’évacue d’elle même au moyen de six large tubes en cuivre qui ont leur orifice supérieur au ras du pont, et leur orifice inférieur au fond du canot. De plus, comme la quille est en fer et que des caisses à air sont adaptées aux deux extrémités de l’embarcation, celle-ci, même renversée, demeure en équilibre instable, et le moindre mouvement que lui imprime la vague la redresse. Les pertes d’homme deviennent de la sorte extrêmement rare. Sur un total de 400 marins montants 25 canots de sauvetages on n’a eu à déplorer, jusqu’à présent, que la disparition de 25 sauveteurs. Avec les canots ordinaires, il s’en noyait 87 sur 120.

                        Revenons à la maison abri. Le bateau semble dormir, couché immobile parmi ses bouées, ses cordages, ses avirons, ses agrès. Mais qu’un mousse passe, agitant une clochette ou soufflant dans une corne d’appel, brusquement une rumeur grandit qui le réveille. La porte s’ouvre toute large. Des hommes, des femmes, des enfants s’attellent au chariot. La lourde masse s’ébranle, dévale, entre en bondissant au cœur de la vague qui l’insulte et qui l’éclabousse de son écume, mais qu’elle domptera. Spectacle inoubliable pour qui l’a contemplé! Les servants du canot rédempteur sont à leurs rames: ils sont douze -comme les apôtres. Une cuirasse de liège est toute leur armure: joignez-y leur vaillance, et ce tranquille mépris de la mort qui est plus fort que la mort même. Le patron est à la barre. C’est Auffret, de Penmarch, ou Carcabueno, de Biarritz, ce sont cinquante autres qui mériteraient d’être nommés au même titre. Il tient le gouvernail d’une main, son porte-voix de l’autre; il crie au navire en perdition

                        « Courage!….Ne désespérez point!… C’est nous! »    Ah! les braves gens! Et si simplement si naïvement braves!

                        La Société centrale de sauvetage compte ainsi plus de 500 postes de secours, répartis sur tout le littoral, et 99 stations de canots en plein fonctionnement. Aux patrons et sous patrons, elle alloue une rétribution annuelle de 200 francs, aux équipages une indemnité de 15 francs par sortie et par tête. Tous les ans, elle décerne, en outre, aux plus méritants des récompenses proportionnées à ses ressources; récompenses auxquelles l’Académie française ne laisse pas de joindre de temps à autre un prix Monthyon. Je ne sais rien de plus beau ni qui donne de l’humanité une idée plus consolante que la lecture de ces palmarès du sauvetage. Les « plusieurs fois nommées y sont légion. Mentionnons quelques exemples:

                         A tout seigneur tout honneur. Voici d’abord le vieux pilote major Delannoy; de Calais? Son premier exploit important remonte l’année 1867, un vaisseau qui allait de Saint Nazaire à Anvers, fut jeté à la côte et presque submergé. L’équipage eut à peine le temps de s’accrocher aux mâts. Toutes les chances sont défavorables. Il faut se contenter du canot ordinaire. Delannoy y monte avec six camarades. Aux moments où il arrive près du navire naufragé, une vague plus terrible que les autres emporte le mât de misaine avec la grappe humaine qui s’y tenait accrochée. Il ne reste plus que deux hommes agrippés au grand mât. Delannoy les ramène après avoir risqué vingt fois sa vie. Depuis lors, il a sauvé 201 personnes, vous entendez, deux cents vies humaines arrachées à la mer! Et là-dedans, il y a de tout, des Français, des Anglais, des Norvégiens, des Danois, des Allemands. Peu d’hommes ont reçu plus d’actions de grâces dans plus de langues. – Celui-ci, un pilote encore, c’est Gossin, de Dunkerque. Il compte ses années par des exploits: en 1874, il sauve les équipages de la Norma et de l’Isabelle; en 1878, celui du Képler, en 1879, ceux de la Viola, de l’Adriatique, de la Victorine; en 1881, ceux de plusieurs chaloupes de pêche; en 1882, ceux de Stabat Mater et du Phénix, etc., etc. Passons à un troisième un breton, pour finir, le patron Le Mat, de Roscoff. Un vrai nom de sauveteur, mat  en celtique signifiant bon. Il n’a que 75 sauvetages à son actif, mais la liste n’en est pas close. Une nuit, il sauve le matelot Kerné, de la Florence, quinze jours plus tard, comme il longeait le quai de Roscoff, il entend crier au secours. Il se jette à l’eau tout habillé et ramène qui?… la petite fille de ce même Kerné, l’enfant après le père!…

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                           La Société Centrale peut être fière de ses équipes. A la date où nous sommes, 13 127 naufragés leur doivent la vie et 1 040 embarcations de toute leur doivent le salut. En une seule année, du 1er mars 1898 au 1er mars 1899, il n’a pas été sauvé moins de 145 personnes? Est-il quelque chose de plus éloquent que de tels chiffres? Et comment ne tressaillir point d’une généreuse émotion, quand on songe à la somme d’héroïsme qu’ils représentent?  » C’est un plaisir, disait le patron Mignot en terminant un rapport, c’est un plaisir de travailler avec des canotiers comme ça! » C’en est un autre, et le plus noble, le plus sain qui se puisse, d’admirer la façon dont ils travaillent, ces canotiers. Ces hommes-là sont le sel de la terre. Ils pratiquent en toute simplicité de Cœur les deux vertus les plus hautes qui soient au monde: le tranquille mépris de la mort et l’entier sacrifice de soi même pour l’amour de l’humanité.

Anatole LE BRAZ

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