La pauvreté secourant la misère

LA PAUVRETE SECOURANT LA MISERE

 

          Non contents d’accomplir leur devoir et de faire le bien, certains êtres d’élite raffinent sur la vertu, inventent des façons nouvelles de se dévouer, héros modestes et infatigables de la charité. C’est pour mettre en lumières ces belles actions que l’Académie française, se conformant aux intentions de M. de Montyon, décerne chaque année des prix de vertu.

       Avec son éloquence habituelle, le rapporteur du concours de cette année, M Ferdinand Brunetière, a prononcé un des plus beaux discours qu’on eût entendus à cette occasion. Nous puiserons largement dans ces pages empreintes de tant de gravité et de noblesse morale; elles font ressortir avec éclat la leçon qui se dégage des exemples de vertu que ses humbles nous donnent à admirer sinon à imiter.

* * * * *

             Innombrables sont les actes de vertu, de dévouement, d’abnégation, qui s’accomplissent chaque jour sur notre sol de France. Pour la plupart ils restent ignorés; ils échappent à notre administration et à notre reconnaissance. Car les braves gens mettent à cacher leurs belles actions, autant de soin qu’en pourraient mettre des coupables à dissimuler leurs fautes. Louable modestie sans doute, mais que pourtant nous serions tentés de déplorer. Car la vertu comporte un grand enseignement, le spectacle en est réconfortant, les exemples en sont contagieux. Il serait bon que ces exemples fussent mis en pleine lumière. Il serait profitable à tous que la leçon de ces existences cachées fût dégagée avec éclat. Et voilà justement à quoi sert le rapport sur les prix de vertu prononcé chaque année à l’Académie française.

       Dans cette séance solennelle, la célèbre compagnie, composée des représentants les plus éminents de la pensée française, met son prestige aux services de ces humbles héros du devoir. C’est le talent rendant hommage à la vertu, c’est l’esprit consacré à célébrer le bien.

UN PHILANTHROPE QUI FUT UN ORIGINAL.

        C’est à un riche seigneur de la cour de Louis XVI, M. de Montyon, que revient l’honneur d’avoir fondé les prix de vertu.

        Singulière figure que celle de ce magistrat gentilhomme, intendant de Provence et d’Auvergne et conseiller d’Etat, propriétaire et seigneur de Montyon. Venu à une époque de philosophie humanitaire, il a le mérite original de ne pas s’en tenir aux intentions et aux phrases pompeuses, mais de mettre ses idées généreuses en pratique. Touché par le souffle de l’esprit nouveau, il n’en reste pas moins un adversaire convaincu de la révolution. Grand dispensateur d’aumônes, il est par ailleurs un maître rigoureux, exigeant avec ses locataires, ponctuel avec ses débiteurs, hautain avec ses fermiers.

        En Angleterre où il avait émigré sous la Terreur, il envoie cinq guinées à une Française que l’exil réduisait à la misère: selon sa coutume, son bienfait était anonyme. Mais sachant à quelques mois de là cette dame est rentrée en possession de sa fortune, il lui écrit pour réclamer les cinq guinées. Ajoutons qu’il les envoya aussitôt à un autre émigré.

        C’est en 1782 que M. de Montyon présenta aux Académies le mémoire qui crée les prix de vertu.  » Il est à souhaiter, y déclare M.de Montyon, que les bénéficiaires des prix soient choisis dans les dernier rangs de la société; chaque année l’Académie fera prononcer sur les prix un discours qui ne devra pas être de plus d’un demi-quart d’heure de lecture. ».

        Quelques académiciens s’étonnèrent de cette nouveauté. Mais l’impression générale fut enthousiaste: Louis XVI exprima publiquement le regret de n’être point l’auteur d’un si noble projet.

         L’institution de M. de Montyon devait traverser des fortunes diverses. La révolution interrompit la distribution des prix: suspendue en 1790, elle ne devait reprendre qu’en 1819. M. de Montyon vécut tout ce temps en Suisse, puis en Angleterre. En 1820 il revenait mourir en France: son testament ne laissait aux académies que quelques legs qui, à vrai dire, devaient être augmentés si l’état de sa fortune le permettait. Depuis la Révolution en effet, M. de Montyon, comme tous les émigrés, ne savait pas au juste ce qu’il possédait. On mit deux ans à dresser l’état de ses biens dispersés en Europe et en Amérique; et, quand le chiffre exact fut enfin établi, on trouva que les académies et les hospices disposaient à peu près de 7 millions pour des fondations nettement désignées. La diminution du taux d’intérêt de la rente à réduit les revenus de ce legs: toutefois l’Académie distribue encore annuellement en prix de vertu 14 500 francs sur les legs Montyon.

        L’exemple de M. de Montyon a suscité de généreuses imitations. Des dons considérables sont venus s’ajouter aux siens. La seule fondation Camille Favre permet de distribuer annuellement 13 500 francs « à ceux qui auront donné de bons exemples de piété filiale ». La somme totale affectée chaque année aux prix de vertu s’élève à plus de 50 000 francs.

CRITIQUES INJUSTES ADRESSEES A L’ŒUVRE DE M. DE MONTYON

        Les institutions les meilleures ne sont pas à l’abri des critiques que tiennent toujours prêtes certains esprits dénigrants. Aussi n’a-t-on pas manqué d’attaquer l’œuvre de M. de Montyon en travestissant les intentions du généreux donateur.

         » Eh quoi! a-t-on dit, quel est ce bizarre projet de « récompenser » la vertu, et de la récompenser par des prix en argent? La plus belle action, si elle a été accomplie en vue d’obtenir une récompense, perd aussitôt sa valeur morale. L’homme de bien n’attend sa récompense que de lui-même, du sentiment d’avoir rendu service à ses semblables, du témoignage de sa conscience. Payer la vertu, c’est lui faire injure.  » On ajoute encore: « N’y-a-t-il pas d’ailleurs une extraordinaire disproportion entre la valeur des actes de vertu et le « prix » qu’on leur attribue? Cinq cents franc pour une vie de dévouement! C’est en vérité un prix dérisoire. »

        Telle est l’objection dont le romancier Gustave Flaubert s’est fait l’interprète dans une page d’une émotion poignante et d’une âpre ironie. Il suppose que dans une petite ville de Normandie, à l’occasion du concours agricole, on remet un prix de vertu à une vieille femme. Et il met en un contraste frappant la modicité du « prix » et les services qu’il s’agit de récompenser. La scène est à citer en entier.

        « Catherine -Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, une médaille d’argent – du prix de 25 francs!

        « Où est-elle, Catherine Leroux? » répéta le conseiller. Elle ne se présentait pas et l’on entendait des voix qui chuchotaient:

               -Vas-y

               – Non.

               – A gauche!

               – N’aie pas peur!

               – Ah! Qu’elle est bête!

               – Enfin y est-elle? s’écria le maire.

               – Oui! …..la voilà!

               – Qu’elle approche donc! »

         » Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait au pieds de grosses galoches de bois et, le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d’un béguin sans bordure, était plissé de rides plus qu’une pomme de reinette flétrie et des manches de sa camisole rouge dépassaient de longues mains à articulations noueuses. La poussières des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, écaillées, durcies qu’elles semblaient sales quoiqu’elles fussent rincées d’eau claire; et, à force d’avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. »

        Voilà une vision saisissante et qu’on n’oublie plus. Mais, si nous admirons ici l’art de l’écrivain, nous ne pouvons partager son point de vue. En effet on n’a nullement l’intention maladroite et désobligeante de « payer » la vertu par les quelques billets de banque attribués aux lauréats. On sait du reste quel usage ils vont se hâter de faire de l’argent qui leur est remis. Cest argent ne resteras pas longtemps entre leurs mains. Ils vont aussitôt l’employeur pour les œuvres qu’ils ont fondées, le faire parvenir aux infortunés dont ils se sont institués les protecteurs.

         Ce, à quoi servent les prix de vertu, c’est à proclamer l’utilité sociale de la vertu, c’est à rappeler que, sans appui de cet héroïsme des humbles, la société ne pourrait subsister. L’éminent rapporteur de l’année 1899, M. Ferdinand Brunetière, l’a fait éloquemment ressortir.

         » Artistes et poètes, dit-il, érudit et savants, gens de lettres et beaux esprits, une fois l’an, – ce n’est pas trop!- nous nous arracherons à nos occupations favorites. là tous nos livres et toutes nos écritures pour compulser les dossiers des humbles. Nous lirons ces « attestations » où l’emphase naïve et l’innocente gaucherie du style enveloppent mais n’obscurcissent pas la beauté simple du dévouement. Nous déchiffrerons, avec un peu de peine, les signatures dont elle sont couvertes et nous songerons, en les déchiffrant, combien la plume est lourde aux pauvres mains déformées par les travaux mêmes qui nous assurent tranquillité de nos études ou la jouissance de nos loisirs. Nous nous rendrons compte que nous ne sommes pas les « seuls hommes », ni peut être ceux dont le monde se passerait le plus malaisément. Et nous retournerons demain à nos habitudes, si nous le voulons, – et sans doute nous ferons bien, puisqu’elles ont aussi leur utilité, – mais nous en aurons été tirés, nous en serons tirés tous les ans; et nous aurons appris, si par hasard nous l’ignorions, nous nous rappellerons, si nous le savions, que les vertus des humbles, ces vertus obscures, ces vertus parfois dédaignées, ces vertus dont on dit volontiers qu’elles ne se connaissent pas parce que ceux qui les exercent ont su s’en faire une seconde nature, sont, à la base même de la société, la vrai force qui contrepèse, et par conséquent équilibre l’éternelle et croissante poussée du malheur, de la misère et du vice.

LA LECON  DE LA VERTU DES HUMBLES

          Qui ne sait que la réalité dépasse souvent la fiction du roman?

          La brave femme du roman de Flaubert, recevait une médaille de 25 Fr. pour avoir servi cinquante-quatre ans dans la même ferme. Or l’Académie, cette année, donne un prix de 500 francs à Justine Chapel qui, elle, est restée soixante-deux ans au service de la même famille: on lui donnait 50 Fr. par an, depuis 1836. Elle a élevé quatre filles de ses premiers maîtres, sept enfants de l’aînée de ces filles, trois enfants de l’un de ces sept enfants…..

          La liste est longue de ces dévouements de chaque jour. Tout l’embarras de l’Académie est l’embarras du choix. Dans les trois cent trente dossiers qu’elle a reçus en 1899, elle est contrainte de se décider entre des titres dont la valeur est presque déconcertante. Jeannette Goddet a servi quarante-six ans la même famille aujourd’hui composée de trois veuves, et les a aidées de son travail, en même temps qu’elle les consolait de sa gaité. Annette Valot prend sous sa protection trois femmes, trois sœurs infirmes, et leur prodigue ses soins pendant trente-trois ans; puis elle se dévoue à un de leurs neveux ruiné, le sert jusqu’à sa fin. Et maintenant elle a recommencé de travailler pour payer les dettes de son maître mort et veiller ainsi sur sa mémoire.

          Une institutrice des Côtes du Nord, Renée Kerneff, n’ayant pour toute ressource que son traitement de 700 francs par ans, recueille chez elle sa sœur veuve et ses quatre enfants; pendant vingt ans elle fait vivre ces cinq personnes avec les 700 francs de son travail et réussit à élever les enfants.

          Un ouvrier, orphelin et chef de famille à dis huit ans, fait l’éducation de ses cinq frères. Antoinette Nardin, « marchande au panier » à Paris, a depuis quinze ans pris à sa charge le fils et les six filles de sa sœur, sans parler d’un frère âgé dont elle est devenue l’unique soutien.

          « Humbles vertus, dont le geste n’a rien d’héroïque, l’attitude rien de théâtral, dit M. Brunetière, mais vertus dont l’humilité même fait justement la grandeur, et vertus sans lesquelles périrait le monde, s’il ne vit, comme on l’a dit, que du don de l’homme à l’homme. Tout ce que nous enveloppons, nous, de ces termes académiques, ce sont précisément ces braves gens qui le pratiquent. Nous parlons pour eux, mais ils agissent pour nous; et nous les « récompensons »; mais c’est encore nous qui leur devons du retour ».

          Nous en devons pareillement à ces sauveteurs de profession qui ne cessent d’exposer leur vie aux plus terribles dangers!

          Le pilote Charles Gossin, de Dunkerque, an pendant trente-six année d’exercice, accompli vingt sauvetages, Un autre lauréat, Jean Thibaudier, d’Avignon, arrache aux incendies des enfants des femmes, se précipite du haut des ponts dans le Rhône pour sauver les mariniers en péril. En 1896, les bas quartiers d’Avignon sont inondés: des familles sont bloquées dans leurs maisons croulantes, sans pain, sans possibilité de fuir ou d’être ravitaillées. Seul dans sa barque pendant quinze jours et quinze nuits, Jean Thibaudier erre au secours des inondés, en grand danger lui-même, et réussit à préserver d’une mort horrible nombre d’abandonnés.

ARTISTES EN CHARITE, INVENTEURS EN VERTU

          Ce qui dépasse vraiment l’imagination, c’est de voir des malheureux, pour qui la subsistance quotidienne est un problème, entreprendre de soulager d’autres misères. Cette nourriture dont ils ont à peine leur suffisance, ils imaginent de la procurer à d’autres. Ils y arrivent à force de charité inventive.

          N’est-ce pas le cas de cette ancienne maîtresse de piano, Marie le Coispellier qui, à Brest, depuis près de quinze ans, s’est faite la servante des misérables et leur a consacré toutes les heures de son existence. Il est difficile de définir son œuvre: dans le rapport, signé par le maire, le préfet maritime et tous les hauts fonctionnaires de Brest, qui la signale à l’attention de l’Académie, nous nous trouvons en présence d’un véritable catalogue des actes d’assistance. Marie le Coispellier, qui, ayant dépensé en aumônes tout son bien, vit maintenant elle-même de charité d’un couvent où elle trouve abri le soir, soigne les malades, instruit les enfants, s’occupe des ménages abandonnés, organises des foyers, improvise des secours de tous genre, allant jusqu’à trouver pour des pauvres saltimbanques en détresse le cheval qui trainera la roulotte.

          Et ce bon facteur Gorse, pour qui la commune de Cauteix tout entière a réclamé un prix de l’Académie! Pour remplir son devoir professionnel il court la montagne par tous les temps et remarque les dangers qu’offrent les routes mal protégées contre les neiges, incommodes aux voyageurs de hasard. Tout seul, un jour, et sans négliger son service, il s’improvise constructeur, forestier, ingénieur. Il construit des ponts pour remplacer les gués; il plante quatre à cinq cent arbres – hêtres de 2 à 3 mètres de haut – sur un plateau envahi périodiquement par les neiges, et où maintenant les errant peuvent se diriger. A l’occasion il sauve les enfants, les voyageurs égarés; il travaille dans sa commune pour venir en aide à des amis malheureux. Après des années de cette vie utile à tous et vaillamment menée, il demande naïvement « un prix Montyon ou une récompense honorifique, l’un et l’autre qui ont fait l’ambition de toute sa  vie…. » Et toute la commune s’empresse de lui apporter de touchantes attestations!

          Fille d’un modeste cordonnier, Emilia Boitel, pauvre, dénuée de toutes ressources, malade, presque aveugle, n’en a pas moins trouvé le moyen d’être la Providence des pauvres de la Fère. Non content de secourir les pauvres, de les soigner, d’ensevelir les morts, elle s’essaye au relèvement moral des déshérités. Elle possède une redingote d’homme qui est célèbre à la Fère: elle s’en sert pour en habiller les pauvres diables qu’elle marie. N’ayant pas elle-même « où poser sa tête », elle n’a pas distribué dans la Fère moins de cent mille francs d’aumônes.

          Un résultat de la charité à peine croyable est celui que proclame le prix décerné à la sœur Sainte Marguerite, religieuse à l’institution de Notre Dame de Larnay près Poitiers.

          En 1875, on confiait à Sœur Sainte Marguerite une petite fille de huit ans, Marthe Obrecht, sourde, muette, aveugle et privée alors de toute compréhension: elle ne vivait que pour des colères terribles: aucun asile ne voulait la recevoir. Sœur Sainte Marguerite l’adopta: elle en fit cette jeune dont nous donnons ici la photographie, et qui aujourd’hui capable d’une vie complète de la pensée, sait lire, écrire, coudre, parler, et, suivant le mot de Mr Brunetière, « sait aimer ». Or pendant des mois voici qu’el fut l’unique signe d’humanité qu’on pouvait constater chez Marthe Obrecht: la sœur, au moment de lui donner ses repas, lui plaçait doucement les mains sur la tête d’une certaine manière, toujours la même: la petite aveugle-sourde-muette, finit par répéter ce geste quand elle avait faim, ce fut le point de départ. Maintenant elle sait son catéchisme, et un peu l’histoire de son pays; les visiteurs causent avec elle.

          Cette éducation ne fut pas unique. La Sœur Sainte Marguerite a recommencé avec Marthe Heurtin, aveugle elle aussi, muette et sourde, l’œuvre bienfaisante et, cette fois, l’a mené à bien en moins de quatre ans. Il semble ici qu’elle ait vraiment créé une « méthode », et en lui attribuant un prix de 2000 francs, l’Académie a reconnu, autant que l’acte charitable, l’œuvre intelligente qui se poursuit au couvent de Notre Dame de Larnay.

          C’est aux enfants des marins, à ceux qu’un naufrage, un coup de mer a rendus orphelins, qu’a songé Melle de Croismare, et depuis vingt qu’elle a fondé pour les recueillir son asile de Saint Martin du Bec, tout ce qu’elle avait de fortune, de vaillance et de dévouement, elle l’a dépensé à la réalisation de ce noble dessein.

          Enfin nous trouverons notre dernière leçon de vertu pratique à Paris même, dans ce milieu de petite bourgeoisie laborieuse et d’ouvriers auquel songeait surtout M. de Montyon.

          Auguste Fraënzel est un jeune professeur d’allemand, qui vit tout juste de son travail. Avec une belle et généreuse insouciance, il  a rassemblé autour de lui et sa jeune femme les premiers enfants qu’il aperçoit inoccupés, sinon abandonnés, dans le populeux quartier Saint Gervais. Il les accueille chez lui, il les instruit et  il les amuse. Il avait l’intention d’en élever une bonne douzaine: aujourd’hui il y a quatre cents enfants….

                  C’est dans une vieille maison de la rue François Miron, au second étage, que « papa Fraënzel » a fondé le patronage qu’il a baptisé lui-même du nom de « Entre Ciel et Terre ». Depuis cinq ans que Fraënzel a reçu ses premiers « enfants », des parents sont morts, des orphelins auraient dû être remis à l’Assistance: Fraënzel a voulu les garder; il les a nourri, habillés. Quelques-uns commencent à travailler.

                 D’autres sont déjà grands. On leur fait des conférences. Ils ont un cercle d’études sociales. Cette paternité généreuse entraine de terribles charges: l’œuvre de Saint Gervais absorbe chaque année plus de 10 500 francs et jamais Fraënzel n’a voulu refuser un nouvel  hôte.

                Le local est devenu trop étroit maintenant. On ne peut plus promener ces 400 parisiens, qui ont besoin d’air libre: les gardiens des promenades ne veulent plus de cette famille Gigogne. Papa Fraënzel voudrait une maison de campagne pour abriter tous ces enfants. Mais l’argent manque. L’Académie française, en lui accordant 1500 francs n’a fait que s’inscrire en tête de la liste de ceux qui voudront encourager une œuvre si admirable et si utile.

LE BESOIN INSTINCTIF DE  SE DEVOUER EST DEVELOPPE PAR LA VOLONTE

                Comment expliquer l’énergie que supposent des centaines d’actes de charité, répétés avec une telle persévérance, des vies entières d’abnégation? Pour en rendre compte, sans humilier notre propre insuffisance, nous imaginons  volontiers qu’il y a, dans certaine âmes des qualités innées, qui leur rende le sacrifice facile. Nous répétons sans embarras qu’il y a des gens qui ont « besoin de se dévouer ».

                « Le besoin de se dévouer » est-ce bien ici, demande M. Brunetière, l’expression dont il faut se servir, et ne craindrons nous pas qu’on en abuse pour se libérer, envers ceux qui se dévouent, du fardeau de la reconnaissance?  » Ils sont ainsi faits! nous dit-on; ils obéissent à une loi de leur nature, ils travaillent ainsi à s’assurer une éternité de bonheur! De quoi veut-on que nous leur sachions gré? » Oh! le pitoyable et l’odieux sophisme! il y a des femmes, il y a des hommes qui trouveraient doux, eux aussi, de rester paisiblement sur la rive quand les vents et les flots font rage, mais qui ne veulent pas de cette « douceur ». Et il y en a, sachons le bien, à qui les leurs, à qui la vie ne sont pas moins chers qu’à nous; mais au-dessus de la vie et de leurs aises, et des leurs, précisément ils mettent quelques chose; – et c’est ce que nous appelons le besoin de se dévouer.

                « Est ce que nous croirons, Messieurs, que le pilote Gossin tenait moins que nous à la vie? ou peut-être les dangers de la mer lui étaient-ils moins connu? Croirons nous que dans la nuit sombre, à travers la tempête, quand, à l’appel du canon d’alarme, il volait au secours d’un navire en détresse, il ne sût pas qu’il allait à la mort? Non, certainement, nous ne le croirons pas: il savait qu’il y allait, et il y allait parce qu’il le voulait; et il le voulait parce qu’il avait son « idée » du devoir et du dévouement.

                « Mais qu’ils s’appellent Charles Gossin ou Jean Thibaudier, veut-on, après cela, que le besoin de se dévouer soit comme inné chez quelques-uns d’entre nous? Disons alors qu’ils sont trop rares, Messieurs, ceux en qui la nature, -je serais tenté de dire la grâce, – a permis que l’impulsion du dévouement triomphât ainsi sans effort des conseils ou des suggestions de l’égoïsme et de l’intérêt! Songeons encore que, pour être innées, nous n’en admirons pas moins les qualités du caractère et de l’esprit, celles qu’on apporte en naissant, et que ne nous demande que de ne pas gaspiller. Est-ce que le talent, lui aussi, n’est pas un don de Dieu, et lui marchandons-nous pour cela notre admiration ou nos éloges? Mais au contraire, et peut être à tort, ce que nous estimons le plus au monde, c’est justement ce qui ne s’acquiert pas, c’est la vigueur et c’est la santé, c’est le courage et c’est l’audace, c’est la beauté, c’est le génie! Pourquoi la vertu seule ferait-elle exception? »

               Admirons donc la vertu pour ce qu’elle a de spontané, d’instinctif même. Mais hâtons-nous d’ajouter que s’il y a ici une part d’instinct, elle est singulièrement développée par la volonté. On cultive en soi la vertu. Et c’est en cela surtout qu’on fait œuvre humaine. Quel est en effet le caractère essentiel de l’humanité? C’est le pouvoir que nous avons de nous oublier nous mêmes, de sacrifier notre intérêt à l’intérêt d’autrui et de vivre pour les autres. C’est là ce qui sert tout à la fois de base à la vie sociale, et de mesure à la valeur des individus. M. Brunetière y insiste justement dans la conclusion de son marginal discours:

              « L’humanité ne vit pas seulement de beau langage, et ni l’art ni la science ne sont décidément des vertus. Mais quelques distinction que l’intelligence ait mise entre nous, le sentiment de notre égalité dans la misère, dans la souffrance et dans la mort, voilà ce qu’il importe et, avant tout, d’entretenir, car voilà le vrai lien de la société des hommes…… Si nous couronnons nos lauréats, c’est eux qui nous instruisent; et je le répète en terminant, loué soit M. de Montyon! pour nous avoir donné, depuis cent vingt ans maintenant, cette occasion de nous comparer à eux et, en nous comparant, de nous ressouvenir que la vrai mesure de la valeur des hommes, celle qui fait les hommes vraiment grands, et même les nations prospères, c’est leur dévouement aux intérêts de l’humanité. »

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