Paris – Vignoble

PARIS – VIGNOBLE

 

      Saviez-vous qu’on fît encore la vendange à Paris, Les raisins n’ont pas cessé d’y mûrir. C’est ce que va nous révéler une promenade aux lieux où des vignerons plus ou moins improvisés fabrique la piquette de Montmartre et le petit bleu de Ménilmontant.

      Des vignes à Paris sans doute bien surprenant. Avec ses monuments, ses maisons qui se pressent ses avenues et ses ruelles, Paris dites-vous, peut être ville des arts, du commerce, de la vie élégante – ce n’est pas un centre viticole.

      Or, c’est un fait que jadis, sur tous les points de la capitale, on cultivait la vigne. Le Roule, la Ville-l’Evèque, la Grange-Batelière, Ménilmontant, le Père-Lachaise, étaient des vignobles. Il y avait le clos des Célestins, le clos des Bourgeois, celui des Arènes, celui de Sainte-Geneviève; l’abbaye de Saint Germain-des-Prés était entouré de vignes de pressoirs et de celliers. Le vin de la Goutte-d’Or, récolté à Montmartre, était particulièrement renommé au moyen âge: il était d’usage d’en offrir quatre tonneaux au roi à chaque anniversaire de son couronnement. Il y a, encore aujourd’hui, un quartier de   la Goutte-d’Or. De même, le nom de la Râpée, donné à un quai de Paris, évoque le souvenir           d’un vin, mais bien moins agréable, qui produisait un peu l’effet d’une râpe dans la bouche du dégustateur.

      D’autres noms de rues – rue Beautreillis, rue des Vignobles – attestent bien l’importance de ce qu’il faut bien appeler…. la viticulture parisienne.

      Aussi existait-il une corporation de vignerons de Paris. Ils étaient placés, depuis le XIV°siècle, sous l’égide de saint Vincent.

      Aux XVII° et XVIII° siècles, on comptait encore 20 à 25 clos dans la capitale, et la production annuelle était de plus de 14 000 muids, soit plus de 3 millions et demi de litres. L’habitude voulais que tout ce qui était sorti des pressoirs parisiens fût dégusté par un comité composé de propriétaires vignerons et de… capucins. Et cette vérification était nécessaire, les falsifications opérant dès ce temps-là. « Il y a des marchands, dit un mémoire de l’époque, qui font du vin, à Paris, avec une certaine quantité de vinaigre et d’eau, dans laquelle on fait bouillir du bois de teinture: les vins blancs s’y fabriquent avec du prioré; on les aiguise avec l’eau-de-vie: l bouchon saute et le peuple croit savourer du champagne! » Dans un autre document, on trouve cette anecdote:

      Un consommateur entre au cabaret et demande du vin. La fillette qui est au comptoir lui répond: «Il n’y en a plus, mais attendez un peu, papa est à en faire: il y a un puits dans la cave!»

Enfonce le vin de la comète!

      En 1819- c’est un mémoire de l’Académie des Sciences qui nous l’apprend- il se fabriquait, dans Paris même plus de 760 muids de vin par an. Il y avait de vignobles dans nombre de quartier, Saint-Martin, Saint-Denis, Popincourt, Grenelle, Vaugirard, Montmartre, Ménilmontant. Dans Belleville, les vendanges étaient particulièrement brillantes. Les rues Bisson et Piat en étaient le centre, et des vieillards se rappellent avec jubilation leur jeunesse, heureuse de grappiller parmi les raisins mûrs.          A  Montmartre, il y a cinquante ans au plus, il n’était pas rare que le propriétaire d’un clos y recueillît de quoi suffire à sa consommation pendant une année. Le vin de 1846 est demeuré célèbre sous le nom de «pur sang »; on prétend qu’il était préférable à celui de la comète!

      Sous le second Empire, on voyait subsister, place Vendôme, le long de la façade du Ministère de la justice, un pied de vigne fort respectable, datant de l’époque de Louis XIV.

      Il n’y a pas plus d’un an, le quartier de la bastille possédait encore son vignoble. Les travaux du Métropolitain l’ont fait disparaître. C’était une treille de 200 pieds, cultivée, à la rencontre du canal Saint-Martin et de la seine, par un chef éclusier. Elle donnait du «pineau», cépage très répandu en Bourgogne et ainsi nommé à cause de la ressemblance de sa grappe avec une pomme de pin. Tous les ans, il y avait vendange au bord de l’eau, et la famille du chef éclusier se régalait du cru de l’écluse.

      Dans l’impasse des Reculettes, qui donne avenue des Gobelins, on pouvait voir, voici peu de temps, un clos de 50 mètres carrés plantés de ceps énormes, noueux et tordus de vieillesse. C’était sans doute la dernière trace de ces vignobles de la Butte aux Cailles, où les grands seigneurs d’autrefois venaient boire du vin frais et manger des cailles rôties.

      A l’autre bout de Paris, une rue des vignes rappelle, dans le vieux Passy, l’existence d’un vignoble fameux- il rivalisait avec ceux de Suresnes!- qui garnissait, au XVIII° siècle, tout le coteau descendant de la seine. Ce vignoble était compris dans l’immense propriété du marquis de Boulainvilliers, et c’est là que, par les soins de la marquise, fut élevée une orpheline qui devait, quand elle serait devenue comtesse de la Motte, acquérir une fâcheuse notoriété dans l’ «affaire du collier».

Des ceps qui croissent entre deux pavés.

      Pour nous consoler de ces disparitions, le centre de Paris, dans les quartiers où l’on dirait que le bitume est plus compact et les pavés plus serrés, nous offre encore – n’allons pas jusqu’à dire quelques vignoble!- mais quelques pieds de vigne qui se portent assez bien.

      Voici d’abord les pampres de l’Institut. Ils sont quatre, de l’aspect le plus florissant. Quand on entre par la porte du quai, on en aperçoit un dans la première cour de l’Institut, à gauche, à la porte de la Bibliothèque Mazarine. C’est le cadeau d’un vigneron ami des lettres. L’Institut le refusait, Casimir Delavigne n’étant plus là pour prendre la défense du pied de vigne dédaigné. Mais Henri de Bornier veillait, qui, viticulteur à Lunel autant qu’académicien à Paris, obtint gain de cause. Et plus d’une fois, par la suite, on le vit donner des soins, avant et après la séance hebdomadaire du jeudi, au cep qui lui rappelait sa patrie.

       Deux autres pampres s’élèvent dans la seconde cours de l’Institut, auprès des degrés par où l’on monte au secrétariat de l’Académie française. L’un deux a donné, en 1901 dix-huit grappes. On raconte que Mr Pingard, le défunt chef du secrétariat, les voyait d’un mauvais œil: «Ca n’est pas administratif, disait il, ces vignes; Richelieu ne les avait pas prévues, en fondant l’Académie!» Richelieu n’avait pas d’avantage prévu un quatrième pampre qui, cependant, si l’on s’en rapporte à son apparence vétuste, pourrait être le contemporain du Cardinal. Il grimpe celui là, à l’extrémité des bâtiments de l’Institut, tout près de la voûte qui donne sur la rue Mazarine.

      Cette rue Mazarine conduit précisément, si on la remonte, à un nouveau pied de vigne, dont il ne faut approcher qu’avec vénération: il aurait été planté par Racine enfant. Il se trouve au milieu d’un dédale de passage sinueux et de cours étroites qui créent communication peu fréquentée entre la rue Saint-André-des-Arts et le boulevard Saint-Germain, exactement dans la cour dite de Rohan.

      C’est ici le vieux Paris, plus vieux encore qu’on ne croirait, puisqu’on y a retrouvé un fragment de l’enceinte du temps de Philippe Auguste. C’est aussi le Paris révolutionnaire, puisque Danton habita un de ces passages. Mais tout souvenir disparaît devant celui du poète immortel, et un peu d’émotion vous gagne à la vue de ce cep antique, robustement agrippé à la façade d’une maison basse, que tint dans ses mains, quand ce n’était qu’une bouture de vigne, le petit Racine!

      Nous possédons encore la belle vigne de Luxembourg et celle du jardin de l’archevêché, aujourd’hui le Ministère du Travail.

      Tout près de là, les cours du Palais-Bourbon donnent asile à des pieds de chasselas de Négrepont. Ils furent plantés, non loin des bâtiments de la questure, par le chevalier Clément, député de Baume-les-Dames et questeur sous Louis-Philippe. Chaque année, ils donnent de jolies grappes dorées. On en tira même une barrique d’excellent vin, qui fut offerte à M. Jules Grévy, alors président de la chambre. M. Grévy fit mettre le vin en bouteilles pour être offert, entre deux parties de billard, à ses amis.

      N’oublions pas la terrasse sur le Louvre, où le chef plombier du palais cultive des ceps dans de grandes caisses. Quand l’année est bonne, il en tire plusieurs litres de vin.

Le dernier vignoble parisien. 

      Mais c’est à Ménilmontant et à Montmartre que la vigne a le plus longtemps résisté aux transformations de la grande ville. Une promenade sur ces deux collines parisiennes permet de s’en rendre compte. Il n’y a guère de cour, de jardinet, de terrain vague, à Ménilmontant, où des ceps n’attestent que là, jadis, mûrissaient d’abondants raisins. Quand à Montmartre, la gloire lui échoit de nous montrer encore un véritable vignoble.

      Il se trouve au coin des rues Lamarck, Damrémont et des Grandes-Carrières. C’est un terrain de 1333 mètres carrés exactement, clos de palissades branlantes et que dominent de vastes et hautes maisons modernes aux façades d’une éblouissante blancheur. On entre, et l’on a immédiatement la sensation de n’être plus à Paris, à cause de l’aspect vieillot, d’un autre âge, de tout ce qui vous entoure. Au fond, un antique pavillon d’habitation, qui disparaît sous le lierre : la demeure du gardien ; puis une allée aux deux côtés de laquelle, sur des colonnes d’un équilibre instable, reposent, à 2 mètres du sol, de vieux vases dont la couleur bleue a résisté au temps, de vieilles faïences, des coquillages antédiluviens, deux bustes d’homme et enfin une reproduction de la Vénus de Milo. A droite, à gauche, 500 pieds de vigne, non moins vétustes, puisqu’ils datent de plus de cent ans, et, pour compléter l’ensemble, le gardien du clos, un vieux brave homme qui est en  même temps marchand des quatre-saisons.

      Le gardien est fier de sa vigne. Il la soigne comme un viticulteur consommé, non seulement parce que le produit en est pour lui, mais encore parce qu’il l’aime véritablement. Et la vigne reconnaît cette sollicitude par un rendement régulier. Elle donne des raisins blancs et noirs de l’espèce connue en Bourgogne sous le nom de « tresseau »; et, le long des palissades, quelques ceps fournissent du muscat. Le rendement s’est élevé jusqu’à 700 et 800 kilos, qui donnent deux pièces de vin montmartrois.

      Dire qu’il a exactement le bouquet qu’exigerait son origine bourguignonne serait contraire à la vérité. Il a plutôt –et c’est le gardien qui fait cet aveu- un goût de piquette.

      Le clos est en vente. Mais elle n’est peut-être pas si proche, la fin du dernier vignoble parisien. Savez-vous quel prix on veut le vendre ? 500 francs le mètre carré ! Les bâtisseurs de maisons de rapport ont jusqu’à présent reculé.

    Les vendanges à nos portes

      A deux pas des fortifications, dans la plaine de Saint-Ouen, rue du Landy, là où l’on s’attendrait à ne rencontrer que des gravats et des tessons de bouteilles, M. Guillaume Compoint possède une vaste exploitation agricole, horticole, maraîchère et….viticole. Toute la région de Saint-Ouen et Saint-Denis est, d’ailleurs, comme un fief de la nombreuse famille de Compoint, et sur plusieurs centaines d’hectares, on ne peut demander le nom du propriétaire de telle culture sans s’entendre répéter : «c’est à un Compoint». Ce sont les marquis Carabas de la banlieue nord et nord- ouest. M. Guillaume Compoint, à lui seul, possède 4 hectares de vignes, plantés en gamay d’Argenteuil et en meslier blanc. Se doutait-on de l’existence d’un pareil vignoble, aux portes de Paris ? Et ce n’est point un vignoble de fantaisie : il compte environ 60 000 espacés de 70 centimètres, et qui sont tous les ans l’objet d’une sélection attentive.

        Ce vignoble, où certain ceps sont vieux de soixante ans, donne en moyenne 63 hectolitres par hectare. A 45 francs l’hectolitre, c’est, tous frais déduits, un bénéfice net de 1695 francs par hectare. En1905, la récolte s’élevait à 150 pièces, en 1906 à 90, chacune de 225 litres. Ce vin, dont le goût rappelle celui du beaujolais, se fait dans une cave où tiennent six grandes cuves. En hiver, quatre vignerons et une dizaine de femmes chargées du bourgeonnage suffisent à soigner les vignes. Aux vendanges, M. Compoint emploie une centaine de travailleurs.

           Il y a dix ans, M. Viger, ministre de l’agriculture, eut la curiosité de visiter ce vignoble, qu’on pourrait presque qualifier d’urbain ; Quand il l’eut admiré en détail, il en goûta le produit. Au deuxième verre, il s’écriait : « Fichtre ! Il est prudent que je m’en aille : ce vin me porterait à la tête !» Il faut entendre M. Compoint raconter cette anecdote ! Sa vigne est sa passion, passion de famille : son père, qui prend un repos bien gagné dans une habitation toute proche, trouve moyen de faire pousser sur les toits une vigne qui lui rapporte, bon an mal an, une pièce de vin !

     Il était bon de visiter, avant qu’elles n’eussent entièrement disparu, ces vignes de Paris. Car il est bien certain que leurs années sont comptées. Et quel que soit notre désir de voir Paris égayé de verdure, nous ne pouvons cependant pas aller jusqu’à demander qu’on le replante de vignes.

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