La jeunesse des écoles se faches

LA JEUNESSE DES ECOLES SE FÂCHES

 Encore une fois, le quartier Latin a été le théâtre de troubles bruyants qui, éclatant à la fin de l’année qui vient de s’écouler, se sont prolongés jusque dans l’année nouvelle. Par une fâcheuse coïncidence, un double foyer d’émotion s’était manifesté, en même temps, à la Sorbonne et à la Faculté de Médecine. Il fallut réquisitionner la force armée. La garde à cheval et les brigades centrales firent leur apparition sur le boulevard Saint-Michel et dans les rues avoisinantes. On vit le préfet de police en personne prendre la tête d’un cortège turbulent qui avait passé l’eau et le ramener au « quartier ». Pendant plusieurs jours ce furent des cris, es bousculades, des arrestations. Après quoi, tout s’est calmé et les manifestants sont retournés à leurs « chères études ».

Saisissons cette occasion pour rappeler quelques-uns des incidents qui ont à maintes reprises, et de tout temps, mis en émoi ce quartier des Ecoles toujours si prompt à l’ébullition.

C’est une tradition, chez nos étudiants, que celle de l’esprit frondeur. Les causes les plus diverses, parfois les plus imprévues ou les plus difficiles à préciser, suffisent à les mettre en effervescence. La première de toutes est, sans contredit, la passion politique. Ils sont à l’âge des convictions ardentes et absolues. Tout ce qui ressemble à un compromis, à une concession, les révolte. Qu’un de leurs maîtres ait paru renoncer à son indépendance, ils s’empressent de lui faire sentir leur mécontentement. Qu’il ait été au contraire inquiété par les pouvoirs publics, qu’à cela ne tienne !  C’est le gouvernement qu’ils conspuent.

LA PASSION POLITIQUE N’ATTEND PAS LE NOMBRE DES ANNEES.

 Sous la monarchie de juillet, un professeur de droit, Lerminier, s’était acquis, par ses idées libérales, par l’éclat de sa parole, une popularité que connurent peu de maîtres. En 1838, il accepte, sous le ministre MOLE, une place de maître des requêtes au conseil d’Etat. D’un seul coup, toute sa popularité s’écroule. Des émeutes éclatent. Des monômes font la conduite au professeur. On arrive à l’entrée du pont des Arts, où il fallait alors payer le passage. Le professeur »accompagné » jette une pièce au gardien avec cette phrase restée fameuse : « Ces messieurs sont avec moi ! »

C’est au contraire en faveur de MICHELET que s’émut la jeunesse des Ecoles, lorsque son cours fut fermé en 1847. « Ce cours, raconte un contemporain, offrait à chaque séances un spectacle inimaginable. Bien avant l’heure fixée pour la leçon, la salle était comble. Etudiants de toutes catégories s’y entassaient à s’écraser. Des auditeurs fanatiques se perchaient en grappes, debout sur le rebord des fenêtres et accrochés tant bien que mal aux moulures de la croisée… » Exaspérés de voir le cours interdit, les étudiants inventaires un mode original de protestation. Ils se rendirent en foule devant le ministère de Affaires étrangères, alors situé boulevard des capucines, et se mirent en devoir de…. scier les arbres ! Chaque fois qu’un orme s’abattait, des cris s’échappaient de centaines de gosiers : «  A bas GUIZOT ! »

Sous l’empire, ses manifestations furent particulièrement. Qui n’a entendu parler de la tumultueuse représentation de Gaëtana, à l’Odéon ? L »auteur, Edmond ABOUT, s’était rallié à l’Empire. Les étudiants organisèrent, ce soir-là, un tel charivari que la pièce tomba pour ne plus se relever.

Au même Odéon, – c’est le théâtre du quartier des Ecoles – en 1859, pendant la guerre d’Italie, l’impératrice EUGENIE avait, un soir, annoncé sa visite. La moitié de la salle se trouvait louée par des étudiants hostiles au régime impérial. Quand parut l’Impératrice, ce fut la levée générale de tous les conspirateurs. Ils entonnèrent, sur l’air du Sire de Framboisy :

Corbleu ! Madame,

Que faites-vous ici ?

Corbleu ! Madame,

Que faites-vous ici ?

Les manifestants furent aussitôt saisis par les mains agiles de la police ; mais le pénible souvenir de cette soirée ne s’effaça jamais de la mémoire de l’Impératrice.

En revanche, une scène vraiment comique fut celle qui, un matin, eut pour théâtre la loge du concierge de l’Ecole Normale. Les normaliens avaient adressé une lettre à Sainte-Beuve pour le féliciter d’un discours qui le rangeait dans l’opposition. L’élève qui avait rédigé la lettre, Lallier, avait été exclu. Tous les élèves se solidarisèrent avec lui. Le chef de section s’empara de la loge du portier, tira le cordon : les trois promotions défilèrent et se répandirent dans le quartier.

OU LA BAGARRE DEGENERE ENEMEUTE.

Mais, parmi ces scènes de troubles, aucune n’égala celles qui, il y a quelques années, tournèrent brusquement à l’émeute, et donnèrent soudain l’impression de journée révolutionnaires.

C’était le 1er juillet 1893. La journée avait été torride : il y avait de l’orage en suspens dans l’atmosphère. Les cerveaux s’échauffèrent à la suite d’une condamnation infligée au dessinateur GUILLAUME.

Le soir tombé, un formidable monôme s’organise rue de la Sorbonne et dans les voies adjacentes, pour aller manifester aux lanternes, sous les fenêtres de M. BERENGER, rue d’Anjou, et de Jules Simon, place de la Madeleine.

Une seconde colonne, composée d’étudiants en droit et en médecine, est en formation rue de la Sorbonne, au point de départ de la première. La police veut la disperser. Aux agents du Ve arrondissement vient s’adjoindre un fort contingent des brigades centrales, lesquelles ont l’habitude de ne pas barguigner avec les foules. Bousculés, refoulés, les étudiants se tassent au café d’Harcourt, qui occupe l’angle de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel. Ils sont trois cent à l’intérieur du café, tassés, exaspérés, qui vocifèrent et huent la police. Les agents veulent faire évacuer la terrasse du café. Il y a là, parmi les consommateurs, un jeune homme de vingt-trois ans, Antoine NUGER, venu par hasard avec un cousin et un ami. Il est employé de commerce, étranger à tout ce qui, ce soir-là, émeut si violemment le quartier Latin. De part et d’autre, on fait projectile de tout. Antoine NUGER est debout. Comme il a haute stature, il domine tous les autres de la tête. Un porte-allumettes en faïences, lancé à toute volée, l’atteint derrière l’oreille gauche, et le grand corps s’effondre. Transporté dans une pharmacie, puis à l’hôpital de la Charité, il expire à trois heures du matin.

Le lendemain matin, quand on apprit par les journaux et les milles voix de la rue la mort de Nuger, l’effervescence devint insurrection. Voici bientôt les kiosques de journaux culbutés et brulés ; partout, parmi les clameurs de révolte, le beuglement sinistre des pompes courant éteindre les incendies ; la préfecture de police est assaillie. Une boutique d’armurier, au 67 de la rue de Rennes, est pillée. Les tramways, les omnibus sont renversés. On en fait de barricades un peu partout. Un omnibus de la ligne Plaisance-Hôtel-de-Ville est même incendié par des professionnels du désordre qui sont accourus des boulevards extérieurs au bruit de l’insurrection….

La rançon du succès – ne soyons pas trop sévères !

Mais sait-on toujours la véritable origine de ces mouvements ? Et quels reproches les étudiants ne s’avisent-ils pas parfois de faire à leurs maîtres!

Un jour, ils se fâchent parce que le professeur attire un public trop mondain. Ainsi en fut-il pour CARO. Il y avait file interminable d’équipages aristocratiques devant la Sorbonne les jours où le philosophe bien disant devait faire son cours. Ridiculisé par PAILLERON qui l’avait mis à la scène sous les traits du professeur BELLAC dans le Monde où l’on s’ennuie, il abandonna momentanément sa chaire. Quand il la repris un discours prononcé par lui  sur la tombe d’Edmond ABOUT, et qui déplut à nos étudiants, leur servit de prétexte à un tapage violent.

Une autre fois, on se plaindra d’un passe-droit, d’une sévérité excessive, etc. Il est rare que les professeurs gardent rancune aux étudiants de ces boutades un peu vives. Ils laissent passer l’accès. Le plus philosophe fut sans doute le professeur POIRIER, de la Faculté de Médecine, prématurément décédé l’année dernière. Des mois durant, ses élèves troublèrent son cours, frappant des semelles à faire crouler l’amphithéâtre. On lui jetait sur la table des bouquets de violettes et des sous. POIRIER négligeait les sous, ramassait les bouquets de violettes et les distribuait galamment aux premières passantes rencontrées, octogénaires ou fillettes. C’était à gaminerie française vengeance d’un Français d’esprit.

Ne soyons pas trop sévères pour ces rapides effervescences. Nous en cherchions tout à l’heure les causes. C’est d’abord affaire de race, mais la principale n’est-elle pas encore l’âge même de ces jeunes gens ? Certes, il vaudrait mieux qu’ils fussent tous à leur travail. Mais cette turbulence est-elle très coupable ? C’et la jeunesse qui pousse sa sève.

Retour

Be Sociable, Share!
  • Twitter
  • Facebook
  • email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *