Au coin du feu

 

AU COIN DU FEU

Quand nous songeons à ces châteaux d’autrefois, merveilles d’architecture, mais où l’on gelait, ou bien même sans remonter si haut dans le passé, quand nous nous rappelons ces chambres de notre enfance où, tout l’hiver, régnait une fumée qui nous aveuglait, nous nous rendons compte de l’importance qu’a dû avoir à travers la durée des siècles, la question de chauffage. Nul doute qu’on apprécie à leur juste valeur les avantages du confort moderne quand on aura, en parcourant ce chapitre pittoresque de l’habitation au temps jadis, grelotte de froid, tremblé dans la crainte de l’incendie, ou frotte les yeux endoloris par la piqûre d’une fumée irritante et maligne.

Viollet-le-Duc raconte que, vers 1840, il visitait le château de Versailles en compagnie d’une dame de haute naissance, très âgée, et qui avait, avant la Révolution, été témoin des splendeurs de la Cour. C’était en hiver ; on achever d’installer le Musée dont la création avait été décidée par Louis-Philippe, et l’excellente dame était toute désorientée de voir transformés en salles d’exposition les appartements qu’elle avait autrefois connus amplis de la foule brillante des courtisans. Soudain, en passant près d la grille calorifère, elle senti une bouffée de chaleur venir jusqu’à son visage. Du coup, la stupéfaction de la vieille marquise fut à son comble. Comment ! On ne grelottait plus à Versailles où, avant 1789, chaque hiver, la température était glaciale, au point que le vin et l’eau gelaient dans les verres sur la table du roi ! Et il y avait des calorifères ! Décidément, les choses avaient bien changé !

L’ancienne France, en effet, ignorante des raffinements de nos installations modernes, avait, pendant des siècles, cultivé l’art de frissonner avec une philosophie souriante et de geler avec la meilleure bonne humeur.

LE PÔLE NORD CHEZ SOI

Nos père se chauffait certes, mais leurs procédés de chauffage étaient rudimentaires et imparfaits et ils les appliquaient en outre dans des conditions singulièrement ennemies du confortable.

Transportons-nous dans le château d’un baron du Moyen Age. Décembre règne. Tout au tour des courtines crénelées, la neige couvre champs et forêts et, malgré l’épaisseur des murs de la féodale demeure, le froid sévit cruellement travers escaliers de pierre et galerie en ogive ; car l’architecte n’a prévu que deux feu, l’un dans la cuisine, l’autre dans la « salle », la pièce principale du château.

Dans une certaine mesure, il est vrai, cette rareté des foyers est compensée par leur dimension. L’âtre semble un cabinet ouvert sur la « salle ». Froissart ne raconte-t-il pas qu’un jour un chevalier put précipiter un âne chargé de bois dans la cheminée du château du comte de fois ? Quant au »manteau », ces proportion sont celles d’un toit de chaumière. Rien d’exagéré dans cette comparaison : le manteau de la cheminée construite dans la grand’salle du palais du comte de Poitiers -aujourd’hui palais de justice – mesure exactement 10 mètres de long sur 2m30 de profondeur et recouvre trois âtres.

N’empêche que, partout ailleurs, le froid règne en maître dans le manoir et que, pour ne pas être glacés, le seigneur, sa famille et ses serviteurs sont obligés de se confiner dans la « salle », qui sert à la fois de réfectoire, de salon et de dortoir.

DES CHEMINÉES OU L’ON EST A L’AISE

Pendant plusieurs siècles cette coutume de la cheminée unique dans la demeure persistera dans la vie française. Même en plein XVII siècle, dans de vieux châteaux et de vulnérables hôtels de province, la cheminée patriarcale trône encore, solitaire. En 1660, la Grande Mademoiselle, qui se trouvait à Perpignan, en fit la désagréable expérience. Toute les pièces de l’hôtel où elle était installée étaient dépourvues de cheminée, sauf une, la cuisine. C’est là, nous apprendra-t-elle, qu’elle dut aller prendre sa chemise que l’on avait mise à chauffer.

Notez que ces cheminées du temps de Louis XIII et du début du règne de Louis XIV, sans être aussi colossales que celles du Moyen Age, sont encore assez vastes pour qu’un homme s’y cache comme dans un réduit. Tel est le cas d celles du château de Saint-Germain. Un jour, le comte de Guiche étant venu y faire visite à Henriette d’Angleterre, survint tout à coup Philippe d’Orléans qui tenait ce gentilhomme en aversion. Que faire ?

Le comte, qui redoute la colère du prince, n’hésite pas. Il ouvre rapidement –on était en été – les volets qui ferme la cheminée, s’engouffre dans l’âtre et y disparaît : après quoi ; les battants sont ramener sur lui. La cachette paraît sûre ; mais voici que monsieur s’avise de manger une orange dont la pelure l’embarrasse. Il se lève et fait mine de jeter dans la cheminée. « Prince, ne perdez pas je vous supplie, cette écorce : c’est de l’orange ce que j’aime le plus ! » s’écrie, pour sauver la situation Melle Collognon, la dame de compagnie de la princesse. Philippe d’Orléans était trop galant pour ne pas accéder au désir exprimé, et les volets de la cheminée gardèrent le secret.

POUR LA PLUS GRANDE JOIE DES RAMONEURS

Mais vers 1670, une révolution se produit dans les méthodes et les installations de chauffage. Tout d’abord les exigences de la vie mondaines, des raffinements nouveaux introduits dans les mœurs, imposent l’usage de plusieurs feux dans une même demeure. La Cour au reste donne ici, comme ailleurs, le ton : au château de Saint – Germain, le sieur Variste, fumiste du roi, qui, en 1667, ne ramonait que 191 cheminées, en ramone 450, onze ans plus tard, en 1678.

En même temps qu’elles se multiplient, les cheminées perdent de leur ampleur. De majestueuses et d’imposantes qu’elles étaient, elles deviennent gracieuses ; leurs formes rigides s’assouplissent en courbes élégantes. Elles se parent, s’enjolivent ; de pierres et de briques autrefois, elles sont maintenant de marbres aux veines délicatement nuancées. Encore quelques années, et voici qu’au début du XVIII siècle, l’architecte Descottes imagine d’appliquer une glace au-dessus de leur tablette supérieure qui s’abaisse à hauteur du coude, se décore de vases et de candélabres, et à partir de 1752, d’une pendule.

ON BRÛLE UNE FORÊT PAR JOUR

Que brûlait-on dans ces cheminées des XVIIe et XVIIIe siècle ? Du bois presque exclusivement. Il était au reste très bon marché : en 1690, une voie de bois flotté –c’est-à-dire environ deux stères – coûte 12 livres et au début du XVIIIe siècle, de 1703 à 1713, le cent de fagots se paye 7 livres, le cent de bourrées 5 livres et le cent de javelles 15 sous.

Les gens de qualité, qui ont hôtel et un grand train domestique, s’approvisionnent directement aux chantiers établis tout le long de la Seine, en particulier sur le quai de la grève, à hauteur de l’Hôtel de Ville et à la Grenouillère, le quai d’Orsay actuel. Princes du sang et grand seigneurs étaient, étaient pour ces marchands de bois en gros, de précieux clients, car le budget de chauffage de leur « maison » était élevé. Ainsi les cheminées du palais du cardinal de richelieu constituaient un véritable gouffre pour le bois, et, pendant la saison froide, dévoraient 1000kilos de bois par vingt-quatre heures, si bien que, du 1er novembre à pacques, la dépense de combustible était chaque jour de 43 livres. Presque aussi exigeante, la « maison » de la Princesse Palatine, à Versailles, consommait chaque jour 134 bûches et 620 fagots, représentant une dépense de 92 livres 9 sols.

Quand aux gens de petit état qui ne pouvaient consacrer de grosse sommes à des provisions de combustibles, ils achetaient leur bois, au fur et à mesure de leurs besoins, aux marchands ambulants. C’était un des types de la rue du vieux Paris que ce « crieur de bois ». Il datait du XIIIe siècle et dès octobre, chaque année, on le voyait apparaître, traînant sa charrette et faisant retentir son « cri » :

La bûche bonne,

A deux oboles je la donne.

Arde brûle la bûche ! La bûche !

MAIS ON GÈLE AU COIN DU FEU

Toutefois on ne parvenait pas à chauffer convenablement un logis. La raison de cet état de choses, c’est que les architectes avaient la mauvaise habitude de construire de trop vaste « coffres » de cheminée et de trop large « tuyaux d’aération ». Toute une cargaison de bûches avait beau brûler dans l’âtre, la majeure partie, pour ne pas dire la presque totalité, de la chaleur produite, s’échappait par cette voie largement ouverte vers le dehors, au lieu de ce répandre dans la pièce. A Versailles, les « coffres » des cheminées présentaient de telles dimensions que Louis XV et Louis XVI, dans leur jeunesse, s’amusaient à s’y introduire, à leur débouché hors des toits, et à apparaître ainsi brusquement, tel des diables de féérie, dans les appartements de leurs courtisanes.

Cela explique pourquoi le château était si glacial. Mme de Maintenon, qui gèle dans le magnifique appartement qu’elle y occupe, est réduite pour se chauffer, à user d’un moyen de fortune : elle fait établir dans sa chambre une sorte de guérite pareille à celles où s’installaient les ravaudeuses dans les rue de Paris et s’y blottit, avec force chaufferettes et fourrures, à l’abri des vents coulis. Saint-Simon, à la même époque, usait d’un expédient analogue, abondamment couvert, il se calfeutrait à l’intérieur d’une caisse de voiture posée au beau milieu de son cabinet de travail. Et le souverain lui-même, dans ses appartements, n’est pas défendu contre les glaciales atteintes de l’hiver. Louis XV avait si froid dans son lit que, bien avant le jour, il prenait le parti de se lever sans cérémonial, se réfugiait dans son cabinet et se préparait lui-même une flambée, échafaudant les bûches et soufflant sur les braises.

UN TYPE D’AUTREFOIS : LE PETIT SAVOYARD

Si encore le seul inconvénient des cheminées du temps avait été de mal chauffer!  Mais les feux de cheminée étaient un véritable fléau dans l’ancienne France.

Contre ces accidents, on avait, il est vrai, un défenseur, le ramoneur. Entendez-le faire claquer ses sabots sur le pavé des rues étroites d’autrefois et jeter dans l’air brumeux son cri trainant : « Ramona la chemina ! » Son sac sur le dos, sa raclette à la ceinture, le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, la face barbouillée de suie, il a de huit à treize ans et il est le plus souvent, Savoyard. Quel triste métier que le sien ! Les yeux bandés pour ne pas être aveuglé et la tête couverte d’un sac, il s’est introduit dans l’âtre ; besognant du dos et des genoux, le voilà grimpant dans une cheminée haute de 50 pieds, retenant sa respiration, et à geste saccadés, avec l’aide de sa raclette, détachant des parois la suie qui s’écroule en avalanche. Enfin, il est parvenu au sommet, sa tête émerge du tuyau, et, pour bien montrer qu’il ne s’est pas arrêté à moitié chemin dans son entreprise, il entonne une chanson. Et cela pour un gain qui varie entre 8 et 4 sols par cheminée, suivant l’étage.

CONTRE LA FUMÉE QUI AVEUGLE

Et vous aviez encore la fumée, incessante dans ses attaques, acharnée et sournoise. En vain les plus célèbres architectes inventent contre elle les plus ingénieux fumivores, en vain des modèles de ces appareils sont soumis à l’Académie des Sciences, les jours de vent, la fumée continue, implacable, d’envahir les pièces, asphyxiant les gens et ternissant plafonds et dorures. En 1735, Voltaire souffre tellement du mauvais tirage des cheminées de son château de Cirey, qu’il juge nécessaire de s’initier lui-même au métier de fumiste et écrit à un de ses amis de Paris pour lui demander ces deux ouvrages : Le livre de la mécanique du feu de cheminée et le secret des fumistes du roi.

Enfin, dans le courant du XVIIIe siècle, l’adoption des cheminées à la Prussienne fut une première amélioration. Cela se composait d’une armature métallique qui s’appliquait à l’intérieur du foyer, empêchait le vent de s’engouffrer dans l’appartement et faisait obstacle au retour de la fumée.

Peu à peu vont apparaître les perfectionnements en matière de chauffage. Dès les premières années du XIXe siècle, voici poêles, calorifères, cheminées portatives. Plus favorisés que nos pères, nous ne sommes plus transis en hiver dans notre « home », et nos cheminées ne fument plus pour la bonne raison qu’il n’y a plus de cheminées et qu’elles sont remplacées par des « radiateurs ». En revanche, nous ne connaissons plus guère le charme du feu de bois, avec ses flammes capricieuses et dansantes, ni les délices du « coin du feu », et si nous avons gagné en confortable, peut-être avons-nous perdu en poésie intime.

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