Quand tous le monde aura des ailes 1

QUAND TOUT LE MONDE AURA DES AILES

 

LA ROUTE DE L’AIR DANS QUARANTE ANS 

              La conquête de l’air qui, après tant de siècles écoulés, semblait encore une chimère, est désormais un fait accompli. Le dirigeable manœuvre avec une précision qui en ferait, en cas de guerre, le plus précieux auxiliaire de nos armées.

               L’été dernier a été marqué par les progrès étourdissants d’e l’aviation. Le 30 mai 1908, à Rome, Delagrange parcourt dans les airs près de 13 kilomètres e, un quart d’heure devant une foule enthousiasmée ! Le même jour, à Gand, son rival Henri Farman parcourt  1241 mètres à 10 mètres du sol avec M. Archdeacon comme passager  à bord de son aéroplane. Enfin couronnant ses magnifiques prouesses aériennes, Delagrange, « homme-volant », comme le public l’appelle, battant son propre record de Rome, effectue le 22 juin, à Milan, un vol de 17 kilomètres en 16 minutes et 30 secondes !

                Alors les frères Wright entrent officiellement  en scène : depuis plusieurs années déjà dans le secret de leur retraite, à Dayton, en Amérique, ils s’entraînaient au métier d’ « homme-oiseau » et sûrs d’eux-mêmes et de leur appareil, ils offrent enfin au monde émerveillé le spectacle de leurs stupéfiantes expériences.

Wilbur Wrigh au camp d’Auvours, en  France, son frère Orville au fort Myers, en Amérique, réalisent des vols de plus d’une heure, parcourant, dans ce laps de temps, près de 70 kilomètres.

                Ces magnifiques performances, que ne peut diminuer en rien la terrible catastrophe du 17 septembre, sont dues avant tout à l’habileté des deux célèbres aviateurs plus encore qu’à la perfection de leur aéroplane qui, à bien des points de vue, est inférieur aux aéroplanes français.

                La nécessité d’un pylône et d’un rail de lancement pour prendre l’essor, la grande instabilité de l’appareil qui nécessite de la part du pilote une sûreté de coup d’œil, un sang-froid imperturbable, son pour l’aéroplane Wright autant de causes d’infériorité  par rapport aux aéroplanes Delagrange, Farman, Blériot et tant d’autres. Ceux-ci, en effet, s’ils n’ont pas encore atteint les résultats de leurs concurrents américains, s’élèvent au moins par leurs propres moyens et conservent dans l’air une stabilité à peu prés parfaite.

                Voilà où nous en sommes aujourd’hui !

                Quelles surprises nous attendent pour demain ?

                Les progrès accomplis dans ces derniers temps ont été si rapides et si réguliers que nous pouvons, presque à coup sûr, anticiper sur l’avenir, et, dès maintenant, nous donner le spectacle  des étapes par lesquelles on arrivera au plein et entier succès.

                Imaginons donc que nous lisons les journaux des prochaines années, et savourons dès aujourd’hui le récit des futures  victoires des conquérants de l’air.

LE PRIX DE VINGT MILLE FRANCS VIENT D’ÊTRE GAGNE

            12 juillet 1909. – Un jeune aviateur encore ignoré du grand public, Millaud, s’étant engagé pour tenter de gagné le prix de 20 000 francs, fondé au moi de mars 1908, vient d’avoir l’honneur de réaliser le premier vol dépassant 100 kilomètres dans l’heure.

                A 8 heures du matin, sur le champ de manœuvre d’Issy les Moulineaux, Millaud avait commencé ses essais en présence des commissaires sportifs  de l’Aéro- club et avait parcouru déjà 20 kilomètres en 12 minutes à peine : à ce moment, une légère embardée ramène a terre l’appareil qui heurte un poteau de virage ; l’aéroplane, animé d’une vitesse de 90 kilomètres à l’heure, laboure le sol sur plus de vingt mètres de longueurs ; les leviers de commande des gouvernails sont faussés et l’une des ailes se déchire transversalement sur une largeur de près de 2 mètres.

                Cet accident oblige de suspendre les expériences pour effectuer les réparations et, d’accord avec les commissaires, la reprise est fixée à 3 heures de l’après midi ; ce contretemps  a ce résultat imprévu que la nouvelle de la tentative de Millaud se répand dans tous Paris, et, dès 1 heure, la foule arrive à Issy, en sorte que plusieurs milliers de curieux entourent la piste lorsque, à 3 heures précises, Millaud monte sur le siège de son aéroplane. Celui-ci démarre vivement, se met en vitesse, glisse un instant au ras du sol, puis soudain, franchement, sans à-coup, quitte la terre et file à une vitesse de plus de 100 kilomètres à l’heure en se tenant à une dizaine de mètres de hauteurs.

                Il est exactement 3 h.7, au moment où le contact avec le sol est perdu.

                Alors, avec la régularité d’un chronomètre, la gracieuse machine parcourt la piste, vire, revient, vire encore et repart, bouclant le circuit de 1200 mètres en 42 secondes.

                A3 h.34, les 50 premiers kilomètres sont couverts par Millaud ; il continue imperturbablement à boucler le circuit avec une régularité qui soulève l’enthousiasme du public. Celui-ci  se rend compte de la perfection de la machine et de la sécurité absolue  qu’elle présente : c’est bien un véritable engin  de navigation aérienne qui évolue ainsi sous les yeux de milliers de spectateurs ! Ceux-ci ne ménagent pas leurs applaudissements, et l’enthousiasme ne fait qu’augmenter  à mesure que les kilomètres succèdent aux kilomètres.

                A 4 h.14 exactement, l’aéroplane revient à terre devant les commissaires sportifs, et Millaud, radieux, déclare que seul le manque d’essence a mis fin à son expérience. La foule se presse autour de lui et fait une ovation au jeune aviateur, qui est porté en triomphe. Il était resté en l’air 1 h.7 minutes, et avait parcouru pendant ce temps 116 kilomètres sans arrêt !

PARIS-ROUEN EN AEROPLANE

                26 mai 1910.- un nouveau et décisif progrès vient  d’être réalisé par l’aviation. Louis Péréchon, accompagné de ses deux collaborateurs et amis Blaisot et Michel, accomplissait hier un étonnant voyage, désormais historique, de Paris à Rouen, en 1 h. 47, soit une vitesse moyenne de 100 kilomètres à l’heure.

                Il ne s’agissait plus, cette fois, d’une expérience sur une piste appropriée, dans une plaine sans obstacles, mais d’une traversée réelle au dessus d’un pays accidenté.

                C’est à bord de l’Alcyon, le merveilleux aéroplane construit par le lieutenant Thibault et l’ingénieur  Bertrand, que Péréchon et ses deux compagnons se sont embarqués : dès 9 heures, devant le garage d’Issy, la foule envahissait déjà l’immense terrain.

                A 10 heures précises, l’Alcyon sort de son garage et est salué par les acclamations de plus de dix milles personnes.

                Les trois aviateurs s’étant installés à leur poste, le moteur est mis en marche et aussitôt l’aéroplane, démarrant à toute vitesse, parcourt 50 mètres à peine en roulant sur le sol, puis, immédiatement, s’élève à 20 mètres en l’air et fait, à grande allure, deux fois le tour du terrain d’Issy.

                A 10H12, l’Alcyon passe devant le poteau de départ et file ensuite à toute vitesse dans la direction de Rouen, tandis qu’éclatent à terre des hurrahs frénétiques !

                Quelques secondes après, l’Alcyon franchissait une première fois la Seine et disparaissait bientôt au-dessus des hauteurs de Saint-Cloud.

                Boulogne, Billancourt, Saint-Cloud, sont rapidement dépassés, et l’aéroplane, laissant à gauche les bois de Vaucresson, coupe une seconde boucle de la Seine entre Croissy et Port-Marly, longe sans la traverser la charmante petite ville de Saint-Germain, laisse Poissy à sa droite, et coupe encore une fois la Seine entre Meulan et Mantes, et passe tout près de cette dernière ville peu avant 10h45.

                Sur les grands boulevards, à Paris, la foule se presse  devant les journaux où l’on affiche les dépêches qui, de minute en minute, signalent le passage de l’Alcyon.

                A11h1/2, il est aperçu au nord de Vernon au moment ou il s’engage au dessus de la forêt qui s’étend jusqu’aux Andelys. Mais alors l’aéroplane échappant aux regards pendant un grand quart d’heure, aucun télégramme ne le signale plus. La foule s’énerve et se demande anxieusement si un accident n’est pas arrivé en pleine forêt.

                Bientôt l’aéroplane est de nouveau aperçu comme il quitte celle-ci, et franchit une fois encore la Seine au Sud-ouest des Andelys. Enfin, quelques minutes après midi, un dernier télégramme annonce à la foule enthousiasmée que l’Alcyon vient d’atterrir sans incident à 11h59, à l’emplacement prévu, dans les prairies situées, au bord de la Seine, entre Rouen et Sotteville.

                Tel a été ce premier voyage en aéroplane.

                On sait que les constructeurs avaient exécuté pour l’Alcyon un moteur d’une légèreté incomparable muni, pour la première fois, du dispositif qui a été le point de départ des derniers progrès de l‘aéronautique. Il consiste dans le système du refroidissement intense par pulvérisation d’eu froide qu’entraîne, sous forme de gouttelettes impondérables, un violent courent d’air provoqué par un injecteur particulier.

                L’aéroplane proprement dit est, lui aussi, bien supérieur à tous ceux que l’on avait expérimentés jusqu’alors : il n’a qu’une seule paries d’ailes, et non deux ou trois paires superposées comme en avaient les premiers modèles, et de la simplification dans la voilure résulte, on le conçoit, une résistance à l’avancement dans l’air bien moins considérable. Enfin l’équilibre – la stabilité dans l’air –  dont le défaut rendait si incertaine la marche des premiers aéroplanes, est réalisé d’une façon absolument parfaite.

                7 octobre 1910 – Depuis son premier voyage, l’Alcyon a prouvé maintes fois ses qualités de solidité et d’endurance, et pendant ces quatre derniers mois, il n’a pas exécuté moins de huit voyages, dépassant  chacun 80 kilomètres. Mais aucun n’est aussi remarquable que la traversée qu’il vient d’accomplir de Paris à Chartres, et au cours de laquelle, assailli par un coup de vent de nord-ouest, il a dû lutter pendant vingt minutes contre la tempête avant d’atterrir, se laissant parfois emporter par le vent, mais gagnant alors en altitude, puis se laissant de nouveau à toutes vitesse, face à l’ouragan ! Hier, l’Alcyon fut vraiment le maître des airs et, malgré les progrès étonnants réalisés depuis cinq ans dans la construction des aéroplanes, on serait tenté de se demander si jamais on fera mieux.

QUATRE CENT VINGT KILOMÈTRES EN ORNITHOPTERE MALGRES L’ORAGE

            16 septembre 1916 – Le grand prix Bellière vient d’être gagné. Il l’a été par un ornithoptère, un de ces grands oiseaux mécaniques à ailes battantes que tout le monde connaît aujourd’hui. C’est, en effet avec un ornithoptère Lefèvre à ailes rotatives que Henri Morgan vient de couvrir en 5h54 les 420 kilomètres qui séparent Paris du Puys de Dôme.

                On connaît déjà le système Lefèvre : l’oiseau à ailes rotatives – et non alternatives comme la plupart des ornithoptères essayés jusqu’à lors. Les expériences précédentes avaient démontré la possibilité de faire du vol mécanique à l’imitation des oiseaux.

                Le départ à eu lieu à 10 heures du matin devant un public assez restreint, le mauvais temps des jours précédents ayant laissé supposer que le départ serait différé ; mais follement audacieux comme tous les jeunes, Morgan avait déclaré qu’il partirait par n’importe quel temps.

                Cependant la pluie violente, qui était tombée de 8h. À 9h. ½, l’avait obligé à attendre au moins que l’averse eût  cessé. Le ciel s’étant enfin éclairci, Morgan fit sortir l’appareil du hangar et à 9h 58, il partait, bien décidé à mener son voyage à bonne fin.

                Tout alla bien jusqu’à la hauteur de Melun, mais, en traversant la forêt de Fontainebleau, vers 11 heures, une forte averse vint alourdir l’appareil et peu s’en fallut que le voyage ne se terminât par une chute dans la forêt. Avec une audace incroyable, Morgan poussa son moteur et s’éleva au-dessus du nuage ; pendant près de trois quarts d’heure, il dut voyager sans distinguer la terre, guidé uniquement par les indications de la boussole. Enfin, un peu avant midi, la pluie ayant cessé, il put se rapprocher du sol ; toutefois ce n’est qu’aux environs de Gien qu’il reconnut l’endroit où il se trouvait.

                Il se décida à suivre la Loire jusqu’à Nevers et à remonter ensuite la vallée de l’Allier. Vers 2h ½, il passait devant Moulins quand il fut assailli par un orage épouvantable qui lui fit courir les plus grands dangers : pris par une rafale, l’ornithoptère fût emporté comme une plume et, pendant quelques instants, toute direction fut impossible.

                Au milieu des éléments déchaînés, Morgan ne perdit pas un instant son sang-froid : se laissant entraîner par le vent, il s’éleva rapidement jusqu’à dominer le nuage orageux et soudain il se trouva ; à 300 mètres d’altitude, au milieu d’une atmosphère absolument calme ; le soleil brillait d’un vif éclat sur sa tête, tandis que sous ses pieds un nuage noir lui cachait la terre que les roulements du tonnerre se répercutaient avec fracas dans la vallée.

                Devant lui, à une soixantaine de kilomètres, il apercevait la masse du Puy de Dôme et, mettant le cap droit dessus, il sortait bientôt de la zone dangereuse : à 3h52 il atteignait le but tant désiré !

                Les clermontois étaient convaincus que devant l’orage le jeune aviateur s’était récusé. Aussi est ce avec délire que Morgan fut reçu par la population : il touche, pour ce magnifique voyage, la somme coquette de 280 000 francs.

 Suite……………..

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