La France et sa Marine

LA FRANCE ET SA MARINE

 

Nos lecteurs n’ont pas oublié les pages vibrantes que M. A. Millerand a consacrées ici même à « La France et son Armée » et par lesquelles nous avons inauguré une large et impartiale enquête sur les organes essentiels de la vie nationale dans notre pays. Autant que notre Armée, il importait d’étudier notre marine, dont l’action, en cas de guerre, devait se combiner avec celle de nos troupes. Soucieux de donner des détails aussi complets et précis que possible sur l’état matériel et moral de la flotte française et sur l’importance de son rôle dans une guerre européenne, nous nous sommes adressés à la plus haute et indiscutable compétence, celle de l’éminent homme d’état qui président aujourd’hui au destinées de nos forces navales. Tenu par ses fonctions mêmes à une grande réserve, M. Pierre Baudin a bien voulu cependant faire une exception en faveur de « lecture pour tous » et répondre, avec une parfaite bonne grâce, aux questions que nous lui avons posées. Sur les multiples services qu’est appelée à rendre notre marine, sur les progrès accomplis dans la construction et l’armement, sur l’état du matériel, sur la valeur des officiers et des équipages, sur la réalisation du programme élaboré par les Chambres-tous sujets dont l’opinion publique est plus que jamais préoccupée, et dont l’intérêt capital ne saurait échapper à personne- nos lecteurs vont être renseignés par le ministre de la marine lui-même, auquel nous laissons maintenant la parole.

 

L’opinion publique est parfois sévère pour la marine. Que d’enquêtes n’a-t-elle pas subies en ces dernières années ! Combien de médecins empressés à son chevet, incertains d’ailleurs sur le diagnostic, mais tous d’accord pour accuser leur malade de légèreté et d’imprudence !

Cette sévérité même vaut mieux mille fois que l’indifférence. Mais dans ce pays de démocratie, nulle institution ne peut vivre et se développer sans une atmosphère de confiance et de sympathie. Sans doute la marine n’est pas exempte de reproches, mais l’opinion n’est elle pas en partie responsable des maux dont elle souffre ?

La marine sent profondément que beaucoup de citoyens  français la considèrent comme un objet de luxe, un luxe fort coûteux et auquel on renoncerait volontiers s’il n’était de plus en plus à la mode partout.

Il me semble que l’opinion ne s’intéresse vraiment à la marine qu’aux  jours d’épreuve, qu’elle ne se penche vers elle que pour panser ses blessures et lui reprocher ensuite le lourd tribut des vies précieuse qu’elle paie chaque années aux dures nécessités de la préparation à la guerre. On ne tient pas assez compte des efforts, des progrès réalisés dans ces dernières années. Le plus remarquable consiste en la rapidité actuelle de nos constructions. Le temps n’est plus où un de mes prédécesseurs, s’enquérant  auprès d’une brave femme de l’avenir réservé à son fils, dont le père travaillait à l’achèvement dur croiseur Dupetit-Thouars, en recueillait cette réponse savoureuse : « Hé ! monsieur …. Il fera comme son père…Il travaillera sur le Dupetit-Thouars…. »

Au reste, si l’opinion est souvent injuste pour la marine, c’est peut- être qu’elle ne se rend pas un compte suffisant de son utilité.

Il est singulier de voir toujours remettre en question la nécessité pour la France de posséder une marine forte.

Comment les générations actuelles peuvent-elles méconnaître l’influence décisive de la puissance maritime sur l’histoire ?

C’est à Trafalgar que c’est écrouler le rêve d’hégémonie Napoléonien.

C’est à Tsushima que les Japonais ont arrêté l’effort d’expansion russe vers la mer jaune.

Comment, sans notre marine, aurions-nous pu fonder c’est immense empire colonial qui contient en puissances tant de sources de richesses ? Comment, sans elles, pourrions-nous le protéger contre les convoitises qui s’affirment, alors que tant de pays surpeuplés cherchent au-delà de leurs frontières trop étroites, des terres nouvelles ? Que vienne à se briser le lien ténu qui les relie à la mère patrie, et c’en est fait de nos colonies !

Comment ne pas être frappé du spectacle auquel nous assistons ? N’apercevez-vous pas l’immense effort de tous les peuples vers la mer libre?

C’était hier la Russie poussant, à travers les steppes sibériens, ses rails vers Vladivostock et Port-Arthur. C’est aujourd’hui la Serbie et la Bulgarie s’efforçant  vers l’adriatique et l’Egée, vers les ports qui leurs permettront  enfin d’exporter leurs produits, de conquérir leur liberté économique.

C’est parce que les peuples ont senti l’importance capitale de la puissance maritime que nous voyons croître sir rapidement autour de nous les flottes européennes.

La France ne peut renoncer à posséder une grande marine sans abdiquer son rôle historique, sans perdre toute influence dans le monde.

Qu’on ne dise pas que c’est sur les champs de bataille lorrains que se décidera le sort de ce pays ! Qu’on ne méconnaisse pas quel rôle immense serait dévolu à la marine française dans un conflit européen !

Le patriotisme, l’activité, la foi ardente de Gambetta n’eussent pas suffi à reconstituer nos armées après Sedan, si la maîtrise de la mer n’avait permis de faire affluer vers nos ports de l’Océan les approvisionnements et même les munitions et les armes. Aujourd’hui nous voulons puiser dans le vaste continent noir pour compenser la faiblesse de notre natalité. Mais pour transporter, ces troupes indigènes, que nous ne pouvant cependant pas déraciner ne pleine paix, il nous faut la maîtrise absolue de la Méditerranée occidentale. Cette nécessité impérieuse trace notre devoir maritime, définit notre politique navale. Il faut absolument que notre flotte puisse faire fasse à toute coalition des marines méditerranéennes.

Enfin un grand pays ne doit pas résumer toute les possibilités en une hypothèse unique. La France doit compter avec les nécessités quotidiennes. Vous pouvez juger de l’utilité de notre marine par l’activité de son rôle en pleine paix.

En Indo-Chine au Tonkin et dans le Petchi-Li, à Tunis et à Sfax, en Crète, aux Echelles du Levant, au Maroc enfin, partout et toujours, nos marins sont à l’avant-garde, protégeant la vie et les biens de nos nationaux, faisant partout connaître et aimer la France. Sans marine, pas de politique extérieure possible.

Est-ce à dire que notre marine n’a pas longtemps hésité avant de trouver sa voie ? Soit. Mais cela s’explique aisément par la rapidité extraordinaire de l’évolution maritime.

C’est en 1860 qu’apparaît la première frégate cuirassé la Gloire, et aussitôt s’engage l’âpre lutte, qui se poursuit encore de nos jours, entre la cuirasse et le canon. Au fer forgé des premières cuirasses succède le métal Compound puis l’acier Harweyé. Le canon progresse parallèlement. Un artilleur français, Treuille de Beaulieu, invente la fermeture de culasse. La substitution de l’acier à la fonte, de la poudre qans fumé à la vieille poudre noire, multiplient la puissance des canons. Turpin découvre la mélinite qui, utilisée pour le chargement des obus, augmente dans des proportions inouïes leur pouvoir destructeur.

Un engin nouveau apparaît : la torpille automobile, capable de blesser mortellement le navire qu’elle frappe. D’abord son champs d’action est faible et sa marche incertaine. Mais elle aussi progresse avec une rapidité stupéfiante. Aux premières torpilles qui, vers, 1880, parcouraient à peine 600 mètres, succèdent les torpilles modernes capables d’atteindre un but à 7 et 8 kilomètres !

Même progrès dans les appareils moteurs. En 1852, le premier grand navire de guerre à vapeur, le Napoléon, est mû par une machine de 1 000 chevaux qui lui imprime une vitesse de 10 nœuds. Et voici que les modernes croiseurs de bataille atteignent des vitesses de 30 nœuds avec 70 000 chevaux-vapeurs !

Et cela s’est passé dans le cours d’une génération ! Les officiers de marine entrés au service vers 1860 ont assisté à cette transformation étonnante. Ils ont vu les anciens vaisseaux à voiles, qui constituaient à cette époque la plus grande partie de notre flotte,  remplacés par ces énormes usines flottantes que sont les cuirassés modernes, encombrés de machines de toutes sortes, ceinturés d’acier, portant dans leurs vastes tourelles blindées d’énormes pièces de canon.

Ils ont vu les agents mécaniques : eau sous pression, air comprimé, électricité, se substituer à la force de l’homme pour manœuvrer les canons, hisser les projectiles, charger les pièces.

Ils ont vu naître les mines sous-marines, la télégraphie sans fil, la torpille automobile,  les torpilleurs et enfin les sous-marins.

Comment n’être pas troublé par la rapidité d’une telle évolution ? Comment l’apparition d’un engin nouveau, la torpille automobile, d’une puissance de destruction inconnue, n’aurait-elle pas fait naître des doutes, des hésitations sur la valeur des cuirassés ?

-Est-ce que, pour beaucoup d’officiers, la question ne reste pas encore fort troublante ?

-Non, parce que l’expérience est venue enfin réaliser l’accord de tous ceux qui réfléchissent.

La guerre russo-japonaise a fait justice de certaines théories absolues. Elle a montré que, sur le champ de bataille, la victoire résultait de l’action concordante de toutes les armes.

Une flotte doit comprendre, en proportion harmonieuses, des cuirassés, des éclaireurs rapides qui sont les yeux de l’armée, des torpilleurs, rôdeurs nocturnes toujours prêts à se jeter par surprise sur leur proie, des sous marins auxquels leur invisibilité permet de surprendre l’adversaire en plein jour.

Ces proportions peuvent varier suivant les idées du jour, la configuration des côtes, le tempérament des peuples, mais tous ces éléments doivent coexister.

-Monsieur le ministre, vous constatiez tout à l’heure la transformation radicale qu’a subie le matériel naval dans le cours d’une génération. Le personnel a-t-il pu suivre cette rapide évolution ?

-Il y a eu certainement un moment où le personnel a été, dans une certaine mesure, en retard sur le matériel. On transforme plus aisément la matière inerte que les manières de voir et de sentir, surtout quand elles résultent d’une longue et glorieuse tradition.

Les officiers de marine ont hésité un moment avant de s’engager résolument dans la voie nouvelle que leur traçait la transformation du matériel naval. Aujourd’hui cette évolution est chose faite. Mais je ne suis pas sûr qu’en apercevant parfois au fond de nos rades quelqu’un de ces vieux vaisseaux, qui attendent là une mort sans gloire, un sentiment de regret et de mélancolie n’assaille non seulement les anciens, qui ont connu la navigation à la voile, mais même les jeunes officiers.

-Cette navigation avait elle donc tant de charmes ?

-La voile était un moteur incertain, mais du moins peu coûteux. Les ministres d’alors n’hésitaient pas à prescrire aux chefs d’escadre de longues croisières…. Les marins de ce temps ont parcouru le monde en tous sens, vécu au contact des peuples les plus divers, connu toutes les civilisations.

Je ne suis pas un marin, mais je sens profondément combien passionnant devait être autrefois le métier de l’officier de marine.

Aujourd’hui, sur nos énormes cuirassés, les risques de la navigation, même dans la tempête, sont très réduits. Autrefois la vie des marins était une lutte perpétuelle et émouvante contre les éléments.

Quelle responsabilité avait alors l’officier de quart ! Je le vois debout sur la dunette, interrogeant  dans la nuit haute mâture qui plie sous l’effort du vent, guettant le moment où la brise fraîchissante va le contraindre à réduire sa voilure, mettant cependant son amour –propre à faire le plus de route possible, anxieux à la pensée d’envoyer ses gabiers sur ses vergues flexibles qui oscillent, sous l’effort des vagues, d’un mouvement multiplié par la hauteur.

Sans doute tout n’était pas réjouissant dans cette navigation d’autrefois. Il y avait les longs jours de calme où les voiles pendaient inertes. Souvent les équipages restaient des mois entier sans voir la terre et ne réussissaient pas toujours à doubler ce cap fameux que, dans leur parler pittoresque, nos marins avaient baptisé le »cap Fayot ».

On conçoit que cette vie d’aventures et de plein air devait exercer une puissante attraction sur la jeunesse, former des caractères, des âmes fortes.

Survient la marine à vapeur moderne, et brusquement le décor change.

Charbon et pétrole sont des combustibles forts coûteux, et nos modernes « Dread-nought » en consomment des quantités effrayantes. Il faut renoncer aux grandes  randonnées d’autrefois.

D’ailleurs les exigences de la politique internationale conduisent toutes les puissances concentrer leurs flottes dans les mers d’Europe. Toutes réduisent au minimum indispensable leur représentation dans les stations lointaines. C’est en Europe que ce décida le sort des colonies.

La vie intérieure du bord s’est complètement transformée.

Autrefois le coup d’œil, l’endurance, le sang-froid suffisaient, avec la science de la navigation, pour faire un officier de marine. Aujourd’hui il n’en est pas un seul qui puisse remplir sa tâche sans des connaissances étendues dans toutes les branches de la technique moderne : métallurgie, explosifs, machines, électricité. Lees officiers de marine sont devenus des ingénieurs chargés de conduire un matériel compliqué, de régler constamment des appareils délicats : lignes de visée des canons, télémètres, moteurs électriques de toutes sortes, torpilles et mines sous-marines.

-En somme, l’officier de marine moderne doit être avant tout un technicien ?

-Il doit être avant tout un homme d’action, un chef dans la haute et noble acception de ce terme.

Aussi longtemps que durera la guerre elle rester toujours, en définitive, la lutte de l’homme face à face avec l’homme.

La bataille est avant tout la lutte de deux volontés : la plus obstinée l’emporte. D’où il suit que la qualité dominante de l’officier devra toujours le caractère.

En ce temps de concurrence universelle, où chaque puissance surveille jalousement les progrès de ses rivales, la valeur du matériel et l’entraînement du matériel seront toujours sensiblement les mêmes de part et d’autre. Deux éléments décideront : le nombre et les forces morales.

Il existe une limite au-delà de laquelle la valeur des hommes, leur courage, leur esprit de sacrifice ne peuvent plus compenser l’infériorité du nombre. Cette considération trace son devoir à l’opinion française…. Qu’elle ne cesse de vouloir une flotte digne de la France ! Elle l’a du reste parfaitement compris jusqu’ici et n’a jamais ménagé son concours et son approbation à tous les gouvernements qui ont résolument entrepris la réorganisation de nos forces navales.

Aujourd’hui le ministre à en mains le programme naval, qui est, à proprement parler, la charte de la marine. Cette charte doit donner confiance aux Français, comme au gouvernement à qui échoit la noble tâche de la réaliser. Méthodiquement, les navires, les canons, le matériel, les arsenaux  et les travaux des ports se créent et se multiplient. Les vides se comblent ; les unités nouvelles remplacent les anciennes et les dépassent ; les progrès scientifiques et techniques passent de la théorie à la pratique, en conformité avec les exigences de notre grand plan d’action.

Un grand effort a déjà été accompli. La loi navale fixe à vingt cuirassés la flotte de haut bord, plus les éclaireurs et de nombreux torpilleurs et sous-marins.

Déjà une partie de ce programme est réalisée.

Les cinq cuirassés, type Patrie, de 15 000 tonneaux de déplacement, et les six Danton de 18 000 tonneaux constituent la charpente de notre armée navale de la méditerranée, que commande l’amiral de Lapeyrère.

Aces cuirassés vont se joindre au mois de juillet deux « super-Dreadnought » de 24 000 tonneaux : le Jean-Bart et le Coubert portant 20 pièces de gros calibres et 44 pièces de moyen calibre.

L’année prochaine, le France et le Paris, du même type que les deux précédents, viendront encore renforcer notre flotte ; puis, en 1915, trois cuirassés Lorraine, Provence et  Bretagne armés chacun de 10 canons de 34 centimètres.

Enfin, cette année, nous mettons en chantier trois cuirassés d’un type encore plus puissant, les Normandie, Flandre, Gascogne, portant 12 pièces de 34 centimètres et une nombreuse artillerie moyenne.

Les travaux des ports marchent parallèlement. Partout nos arsenaux ont été électrifiés, des machines-outils du type les plus modernes installés dans les ateliers, d’immenses bassins de carénage et de construction creusés à Brest, Toulon et Bizerte.

Voilà pour la marine. Quant aux marins, inutile d’en parler plus longuement : ils sauront toujours et partout faire l nécessaire. Plus qu’à aucune époque de l’histoire, ils sont prêts à montrer ce dont ils sont capables, quand il s’agit de tenir haut et ferme le drapeau qui déploie ses trois couleurs sur chacune de nos vaillantes unités.

                                                                                         Par   M. Pierre Baudin 

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