Il faut que les conscrits sachent lire

 

IL FAUT QUE TOUS LES CONSCRITS SACHENT LIRE

 

Un fait des plus graves vient d’être constaté qui soulève partout dans le pays une  émotion profonde. En dépit des efforts multiplier pour répandre l’instruction, le nombre des conscrits  qui ne savent ni lire ni écrire augmente dans une forte proportion. A quoi tient cette situation déplorable ? Il est inutile de faire ressortir l’intérêt d’une telle question à une époque qui tient l’ignorance pour une tare impardonnable.

 

–          Qu’est ce que les gaulois ?

–          Les gaulois, ce sont les premiers hommes.

–          Et jeanne d’Arc, qui était-ce ?

–          Une héroïne du jour.

–          Que savez –vous de Louis XIV ?

–          Il a monté des écoles.

–          Qu’est-ce que l’Alsace et la Lorraine ?

–          Une grande ville à la France.

–          Et l’Algérie ?

–          C’est dans une autre partie de l’Europe.

–          Que pouvez-vous me dire de l’amiral Courbet ?

–          Il a fait le combat naval sous Louis XIV.

–          Qu’est-ce que c’est que Valmy ?

–          Je ne sais pas.

–          Austerlitz ?

–          Un général.

–          Iéna ?

–          C’est aussi un général.

–          Metz, qu’est-ce que c’est que cela ?

–          Je ne sais pas.

–          Qu’est-ce que c’est que Gambetta ?

–          C’est un grand général.

–          Et Victor Hugo ?

–          C’est un grand poète. »

 

           La chute est bonne. Mais quelles âneries l’ont précédée !

           Or ce dialogue n’est pas inventé, il est de tous points et littéralement exact ; c’est l’interrogatoire, au moment de son arrivée au régiment, d’un conscrit appartenant au recrutement de la Seine : il a eu lieu au mois d’octobre 1906. Et ce conscrit n’était pas parmi les  plus dépourvus : il avait reçu à treize ans, au sortir de l’école primaire, son certificat d’études. Par une savoureuse ironie, la statistique le classe au nombre des « lettrés ». Entendez par là qu’il ne compte pas dans les « illettrés », terme dont on se sert pour désigner ceux qui ne savent ni lire ni écrire. 

CINQ MILLIONS D’ILLETTRES EN FRANCE.

Or le dernier recensement général de la population en France fait ressortir que, sur 1 000 Français de cinq à vingt ans, 866 savent lire et écrire, 134 sont complètement illettrés. C’est donc, dans cette catégorie, 13 pour cent d’illettrés.

Le nombre relatif des femmes illettrées est en moyenne plus élevé que celui des hommes illettrés, mais il n’en est pas de même pour tous les âges. Au-dessous de vingt ans, la proportion des filles ne sachant pas lire et écrire est plus faible que celle des garçons illettrés, ce qui indiquerait que les garçons fréquentent moins assidûment l’école, surtout parce qu’ils sont plus utiles à leurs parents.

Si l’on ne considère que les individus au-dessus de quinze ans, le nombre des illettrés est encore de 1 980 095 hommes, 2 984 532 femmes. Soit 4 964 627. Chiffre énorme, incroyable ! La France compte cinq millions de ses sujets, depuis l’adolescence jusqu’à la vieillesse, qui ne savent ni lire ni écrire ! 

FACHEUSE PROGRESSION DE L’IGNORANCE. 

Cela est bien fâcheux, mais il y a pis encore. Le Ministère de la Guerre fait dresser chaque année un tableau intitulé : « Détails relatifs à l’instruction des jeunes gens de la classe » qui nous fournit, pour les dernières années, de pénibles constatations. Non seulement le nombre des jeunes gens de vingt ans illettrés est encore considérable, mais, ce qui est plus grave, on constate que, dans de nombreuses régions, le nombre de ces illettrés, au lieu de décroitre, grossis. En 1906, sur 310 397 jeunes gens maintenus sur les listes du tirage, on signale 11 044 illettrés. En 1907, pour un nombre inférieur de jeunes gens maintenus sur les listes, ce chiffre est de 11 062. Soit une augmentation dans la proportion des conscrits ne sachant ni lire ni écrire.

Si maintenant nous dressons, d’après les tableaux du ministère de la guerre, le chiffre des jeunes gens normalement instruit, on constatera là encore un déchet. Nous comprenons, sous se titre de « normalement instruits », ceux qui savent lire et écrire et ceux qui ont une instruction primaire plus développée. Eh bien, voici ce que nous disent les tableaux statistiques. En 1903, les jeunes gens  normalement instruits sont 284 393 ; ils sont 282 615 en 1904, 282 617 en 1905, 281 013 en 1906 et 269 540 en 1907. Il y a donc une baisse de plus de 14 000 en quatre ans dans le total des jeunes gens normalement instruits. Inversement, il y a une hausse de plus de 400 dans le nombre des conscrits reconnus totalement illettrés, au ses propre du mot, de 1905 à 1907.

Et encore ne faisons nous pas état de la catégorie désignée, dans les statistiques du Ministère de la Guerre : « jeunes gens dont on a pu vérifier l’instruction ». Ils sont 16 396 en 1906, 16 017 en 1907. Comme le dit avec raison M. Ferdinand Buisson, dans les développements dont il a fait suivre la proposition de loi qu’il a récemment déposée à la Chambre, en vue d’établir un examen annuel des recrues, dans cette masse obscure sur laquelle on fait le silence, combien de milliers d’illettrés se cachent ? Nous l’ignorons. 

UN BOUQUET DE STUPÉFIANTES ÂNERIES. 

On peut toutefois, Hélas ! se faire une idée de l’incroyable degré auquel l’ignorance atteint chez nombre de Français. Nous citions plus haut quelques réponses faites par un soldat, muni de son certificat d’études, à un questionnaire sur divers points d’histoire connus. Elles sont déjà monumentales ; mais ces réponses sont encore, s’il est permis d’établir une comparaison en cette matière, dépassées par celles que nous extrayons d’une enquête conduite par un officier près des hommes d’un bataillon d’infanterie et d’un bataillon de chasseurs. 

Voici ce que sept conscrits disent de Jeanne d’Arc. Le premier : c’est une dame qui a fait du bien à la France. Puis viennent les six autres : une dame qui a régné en France ; qui est morte sur un rocher ; qui est montée sur l’échafaud ; une chevalière sous Henri V ; une dame historique qui a fait de conquêtes ; et, enfin, une dame qui a été le gouvernail de la France !

Après Jeanne d’Arc, Napoléon. Voulez-vous quelques réponses? Napoléon est un homme qui vivait il y a vingt ans ; il vivait en 1848 ; il a été l’empereur du monde pendant cent jours (souvenir des cent jours vaguement imprimé dans le cerveau du conscrit) ! Il a été prisonnier à Metz ; il a été livré aux Prussiens par Bazaine ; c’est un ancien roi d’Espagne !

Glanons encore quelques perles.

Louis XIV est un ministre ; Marceau, un ancien dessinateur ; Austerlitz, un Ambassadeur ; Iéna, un grand général (le général Iéna sous la révolution !) ; Sedan est une ville allemande ; Alsace-Lorraine a pour capitale Berlin ; Metz est une puissance ; Courbet, un amiral sous Louis XIV ; l’Algérie, une puissance où il y a des nègres, capitale Constantinople ! Madagascar est en Amérique ; le Tonkin est au Dahomey ; il est habité par de nègres ; il est en Afrique ! Gambetta a fait beaucoup de découvertes ; il vivait en 1789 ; il était général de Napoléon ! Victor Hugo est tantôt un célèbre violoniste, tantôt un ancien avocat, qui a inventé le « vaccinage » !

Dans un livre sur l’éducation patriotique du soldat, auquel nous empruntons ces tristes documents, M. le lieutenant M. Roland estime, après avoir mené de nombreuses enquêtes, que cinquante pour cent des jeunes Français qui arrivent au régiment ne se doutent pas que cette patrie qu’ils viennent servir, que cette armée dans laquelle ils entre ont eu des siècles de gloire. Trente pour cent ignorent que la France a été vaincue en 1870-71. Quarante-deux pour cent ignorent qu’à pareille époque la France fut dépouillée de deux de ses provinces. 

UNE TACHE QUI S’ETEND.

L’étude des statistiques annuelles, dressées par les soins du recrutement, révèle un aspect de la question plus désolant encore, s’il est possible. Dans quarante départements, de l’Ain aux Vosges, en passant par les Bouches du Rhône, la gironde, le Rhône et la Somme, les illettrés augmentent. Choisissons quelques chiffres. Dans les Bouches du Rhône, on compte 187 illettrés en 1902 ; en 1906 ils sont 248. Dans le calvados : 64illettrés en 1902, 138 en 1906. Dans le Gard, 61 en 1902, 107 en 1906. Dans la Haute Loire, 41 en 1902, 64 en 1906. D’une année à l’autre, l’augmentation est frappante. En 1905, dans les Bouches du Rhône, 165 illettrés ; ils sont 248 en 1906. Dans la Seine inférieure, 337 en 1905, 417 en 1906. Nous pourrions citer bien d’autres exemples.

Ces symptômes inquiétants se poursuivent en 1907. Dans dix huit départements, on note une progression d’illettrés. La tache s’étend. De tous ces chiffres se dégagent une impression, celle d’un fléchissement, d’une dépression de la marche de l’instruction en France, non pas dans des régions spéciales, connues depuis longtemps, mais partout, dans nos départements les plus ouvert au progrès.

Il doit y avoir à cela des causes diverses. Est-il possible de les découvrir et d’y porter remède ? 

TROP PEU FRÉQUENTÉE ? QUITEE TROP TÔT.

Interrogez les personnes compétentes ; toutes, sans aucune hésitation, répondront : l’arrêt dans le progrès de l’instruction, le recul vers l’ignorance à une cause principale, l’absence de l’écolier à l’école. Certes, la loi de 1882 prescrit l’obligation scolaire jusqu’à treize ans. Mais la loi est, en maintes régions, lettre morte. La fréquentation à l’école dépend de mille choses : la pluie, le soleil, la moisson, les récoltes. Un de nos amis, inspecteur général de l’enseignement primaire, nous donnait sur se sujet des détails vraiment extraordinaires. En Normandie, pendant la récolte, des pommes, les parents retiennent l’enfant, soit pour s’aider de lui, soit pour l’envoyer travailler ailleurs. Dans la Limagne, même constatation pendant la récolte des fruits et primeurs ainsi que dans le Cévenol, lors de la récolte des marrons. Dans un pays de Normandie, sur 2500 présences possibles, on constate, en juin, 486 absences, vingt pour cent. Des élèves de dix, neuf, huit et même sept ans manquent l’école de 37 à 62 jours par an. Interrogé, l’instituteur ne peut que montrer la collection des réponses que l’on a faite à ses réclamations : « Nous gardons René pour faner ». Ou encore : « J’avais besoin de Jules pour relever le foin ». Une autre : « Emile est allé aux champs porter la soupe à son père ». Etc.

Il est une autre cause à notre lamentable situation scolaire : le peu de duré de la scolarité. Les connaissances hâtivement emmagasinées par l’enfant, de sept à douze ans –douze ans peut être considéré comme l’âge moyen où il quitte l’école- ne sont pas à vrai dire des connaissances acquises ; ce sont : « des lueurs fugitives qui ont effleuré la mémoire enfantine ».

Ces lueurs se dissipent vite au contact de la vie de travail et de soucis dans laquelle va se mouvoir l’adolescent : travail des champs de l’atelier ou du magasin. Il y a non seulement des illettrés qui n’ont pas fréquenté l’école, mais surtout des illettrés qui ont désappris, oublié.

Les Allemands ont, pour compléter l’éducation, su maintenir intacte la réserve de savoir des premières années, ce qu’ils appellent l’école de répétition, de continuation, de développement ; les Anglais ont la continuation school. C’est ainsi qu’en Prusse l’école complémentaire est obligatoire pour les deux sexes jusqu’à dix sept ou dix huit ans ; en Bavière jusqu’à seize et dix sept ans ; en Saxe jusqu’à dix sept (pour les garçons  seulement).

En France, nous avons les cours d’adultes, qui donnent d’excellents résultats. Mais il faudrait, pour qu’ils remplissent leur but, les rendre obligatoires pour les illettrés des deux sexes.

Il existe en Europe, tout près de nous, un pays qui n’a pas d’illettrés, ou n’en a qu’une proportion tout a fait négligeable. C’est la Suisse. Il n’en a pas toujours été ainsi chez elle. En 1880, sur 23 492 recrues, soldats de vingt ans, on trouvait encore 668 illettrés. Aujourd’hui, on en compte seulement 17.

Comment la victoire a-t-elle été remportée sur l’ignorance ? Par un moyen bien simple. En 1875, le conseil fédéral établit ce qu’il appela les « examens pédagogiques des recrues », sorte de certificat d’études primaires. Les statistiques furent publiées par le bureau fédéral. Presque aussitôt, l’opinion publique s’émut. Les cantons étant classés, dans ces statistiques, par nombres d’illettrés, l’émulation se créa. Les autorités se rendent compte de la responsabilité qu’elles encouraient, si elles laissaient l’ignorance s’implanter, avec la honte, parmi leurs administrés. Personne ne voulut plus figurer, sur la carte de l’instruction des recrues, dans les « taches noires » par lesquelles sont représentés les cantons illettrés. Le Valais qui, en 1881, occupait le vingt-quatrième rang (sur vingt-cinq cantons), n’étais plus en 1906, qu’au dixième. L’amour propre a suffi pour faire ici une admirable révolution. Ne pourrait-on appliquer le même système à nos départements ? La crainte d’arriver à la fin de la liste serait pour chacun d’eux le commencement, non de la sagesse, mais du savoir.

IL N’EST QUE TEMPS DE REMÉDIER AU MAL.

Nous n’avons rien dissimulé du mal sur lequel nous voulions appeler l’attention. Toutefois ne poussons pas le tableau trop noir. Notre triste situation scolaire n’est elle pas que d’ores et déjà elle nous rejette au ban des nations. Les statistiques les plus récentes ne nous mettent pas encore en trop mauvaise posture. Si l’on compare le nombre des illettrés de tout âge dans les différents pays d’Europe, on constate que la proportion est beaucoup moindre en France qu’en Belgique, en Autriche, en Italie, en Russie.

En considérant les garçons de dix à quinze ans, on trouve parmi eux, sur 100 garçons de cet âge, 5 illettrés en France, 8 aux Etat Unis, 13 en Belgique, 36 en Italie, 71 en Portugal. Il est vrai aussi que les pays où, en apparence du moins, la scolarité est la mieux protégée ont, eux aussi, leurs tares. L’Empereur Guillaume II en personne eut un jour l’idée d’interroger, sans se faire connaître, quelques hommes de la garde. Il en obtint des réponses abracadabrantes.

« Savez-vous ce que c’étais qu’Alexandre le Grand ?

–  Alexandre est un fifre célèbre. »

« Que savez-vous, demande l’Empereur, sur la famille des Hohenzollern ?

–  Rien du tout, » murmurent les soldats, sans se douter qu’ils ont devant eux le représentant de cette illustre lignée. L’Empereur tourne les talons. Mais il revient. Il montre, d’un geste respectueux, le clocher de la chapelle voisine.

«Quelle idée vous suggère ceci ? » demande t-il à un soldat.

Le soldat l’a reconnu. Portant la main à son shako, et s’inclinant bien bas :

« L’idée d’un drelin-drelin, Majesté ! »

L’Empereur éclata de rire et s’enfuit.

Quoi qu’il en soit, notre devoir est d’agir sans retard. Non seulement l’ignorance ne disparaît pas  chez nous, mais elle tend plutôt à s’accroître. Or la France était habituée à venir au premier rang de nations cultivées. Nous sommes tous d’avis qu’on ne saurait faire trop de sacrifices pour l’éducation du peuple. Il faut au plus vite enrayer ce recul de l’instruction qui serait pour la France un malheur et une honte.

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