A travers le « Vieux Paris »


A TRAVERS LE   « VIEUX PARIS  »

Cette ville                   Des toits frêles

Aux longs cris              Cent tourelles

Qui profile                 Clochers grêles

Son front gris             C’est Paris.

                                     (Victor Hugo)

      Quand nous nous reportons aux plus fameuses scènes de notre histoire qui se sont déroulées dans le cadre du Paris d’autrefois, c’est pour nous un malaise et un regret de ne pouvoir parvenir à les évoquer dans leur décor exact. Si brillantes et si précises que soient les descriptions des écrivains, elles n’équivalent jamais à la réalité. C’est la réalité même du vieux Paris que nous allons avoir sous les yeux, à l’exposition de 1900. Quel plaisir de délicats, et quelle émotion ce sera pour nous de vivre quelques instants de la vie qui fut celle de nos aïeux!

       Parisiens d’aujourd’hui, que ne donnerions nous pas pour revivre quelques heures dans le Paris que connurent nos aïeux, dans ses rues grouillantes de monde, au milieu de ce décor pittoresque dont les vestiges parvenus jusqu’à nous suffisent à nous donner l’admiration et le regret? Tel est en effet le charme incomparable des villes qui ont derrière elles un long passé d’histoire. Elles ont vécu. Elles ont une âme. Des générations, en se succédant, y ont laissé leur empreinte. Et en face des vieux hôtels, des murs antiques, témoins d’époques disparues, nous évoquons des images qui ont la poésie des âges abolis.

      Il subsiste encore des morceaux précieux du Paris d’autrefois, et presque chaque siècle est représenté par quelque monument significatif. Mais la vie moderne, toujours plus envahissante, étouffe par son voisinage ces débris du passé qui survivent dispersés à travers la ville neuve; un coquet hôtel Renaissance est écrasé entre les sept étages des maisons voisines, nos cathédrales sont gênées pas les façades administratives qui s’alignent à leur pied. L’impossibilité de retrouver un décor d’ensemble, un cadre complet où remplacer notre souvenir est une entrave à l’imagination: un pan de mur ciselé apparaît entre les affiches, une tourelle se perd entre les cheminées et c’est tout. Si, par hasard, quelque ruelle étroite et sombre est demeurée presque intacte, le temps ici, rongeant les façades, assombrissant les peintures, à déformé la réalité; ce n’est plus un coin du vieux Paris, mais d’un Paris vieilli, fané et usé où nous cherchons vainement le décor que nous retrouvons fidèlement reproduit par les estampes et les miniatures anciennes.

       Or, ce rêve que nous faisons de retrouver tel qu’il fut le Paris de jadis, voici que par une sorte de prodige, il se réalise. Quel sorcier, qu’on eût jadis soupçonné de complicité avec le diable, a accompli cette merveille? Encore quelques semaines d’attente et tous nous pourrons nous promener dans la vieille cité, réédifié par enchantement sur les rives de la Seine. Ce vieux Paris intact, aux lignes robustes et aux couleurs éclatantes, ne sera pas l’une des moindres surprises des visiteurs de notre grandes Exposition. Car c’est à l’Exposition, véritable pays des merveilles, que s’achève cette reconstitution si curieuse dont nous allons essayer de donner un avant goût à nos lecteurs.

       Entre les grands arbres du quai et la Seine, surgit du lit même du fleuve la silhouette étrange et capricieuse de toute une vieille petite ville qui ressuscite. C’est un fouillis pittoresque de reliefs et de couleurs, de tours, de terrasses à créneaux, de logettes penchées sur l’eau, de pignons sculptés et bariolés qui s’alignent au long de véritable rues et de quais entiers : ce décor complet est isolé des contacts déplaisant entre deux barrières de verdure et d’eau . Et voici qu’en approchant on voit le décor s’animer; sur cette tour brillent des casques et des hallebardes; aux fenêtres, des chapeaux rouges et bleus apparaissent; des musiques glissent sur l’eau; par instants on aperçoit un cortège qui se déroule en bel ordre. Tout un peuple vit dans ce Vieux Paris. Bien mieux: les peuples de plusieurs époques y sont réunis, sans se soucier de la distance des temps. Car si des hallebardiers « très Moyen âge » veillent au haut de cette tour, voici une galerie où apparaissent derrière les petits carreaux des perruques poudrées du plus pur XVIIIe siècle. Tous les siècles voisinent dans cette cité hospitalière. Prêtons nous donc au charme de cette évocation lointaine! Oublions notre costume et notre vie de 1900! Nous sommes des gens du XVe siècle, et nous entrons dans notre bonne ville de Paris.

       Derrière ce pont-levis, une porte rébarbative nous reçoit sous ses guichets garnis de herses: c’est l’entrée peu rassurante sur le domaine de l’Université; cette porte Saint Michel défend les quarante-deux collèges, la Sorbonne et les innombrables ecclésiastiques campés sur la rive gauche de la Seine. Puisque les gens d’armes de la prévôté et aussi ce sergent de l’officialité, tout noir, la baguette blanche en main, nous laissent passer sans encombre, profitons de leur bonne grâce pour grimper jusqu’à cette terrasse du troisième étage, où la bannière rouge et bleu de Paris, gardée par deux officiers au pourpoint pareillement bigarré, claque au vent du fleuve. D’ici, tout un quartier nous apparait, un morceau de ce Paris de Philippe le Bel qui semblait, dit un chroniqueur, « un grand navire de pierre enfoncé dans la vase et échoué au fil du fleuve ». Des clochers, des tours surtout, le Louvre, le Châtelet, la Tour de Nesle, dominent un entassement de maisons basses, aux solives sculptées, aux vitres flamboyantes surplombant d’étage en étage le « tricot inextricable » des ruelles tortueuses; de loin en loin, les toits anguleux, les étroits pignons de maisons « marchandes » sont coupés par la ligne pesante d’un hôtel , toutes ses fenêtres ouvertes à meurtrière seigneurial, flanqué de tourelles sur une cour intérieure et bien défendu; ici et là; une tour déjà moussu, un pan de mur colossal qu’on laisse crouler rappelle l’enceinte abandonnée de Philippe Auguste.

       Du cabaret du Pré-aux-Clercs, au bord de la Seine, partent des clameurs joyeuses et un bruit de pots d’étain accompagne le battoir des blanchisseuses. Seulement tout près du Pré-aux-Clercs, sur une tourelle que gardent des soldats rouges, tourne sans repos la plate-forme d’un pilori ou grimace un condamné; et, à côté du pilori, se dresse une de ces « justices » – échelles, potence et crochet- qu’une autorité prévoyante installe à tous carrefours, pour pendre sans retard et sans déplacement.

       La sombre porte du Châtelet nous parait peu rassurante en ce voisinages; et, bonnet sur l’oreille, crécelle et grelots au poing, les étudiants ont beau mener la ronde autour du pilori, nous échappons mal à une impression pénible. Voici justement cette « Maisons-aux-piliers » , appuyée sur trois cintres massifs, qui fût le premier Hôtel de Ville: c’est de cette fenêtre du milieu , qu’Etienne Marcel parlait de ses marchands; sur la place on se massacrait après ces discours. Dans la Maison-aux-piliers, il y a une chapelle à côté de la salle de la prévôté, mais au dessus de la chapelle est aussi un arsenal, plus fréquenté, où ces grands arquebusiers en justaucorps de daim qui nous bousculaient tout à l’heure vont, aux émeutes hebdomadaires, chercher des munitions contre le parti au pouvoir.

        Près de la Maison-aux-piliers, voici la demeure de Nicolas Flamel, ce philanthrope alchimiste qui ayant, dit on, fabriquer de l’or, le distribua en aumônes: mais nous nous rappelons à propos que le peuple voulut le massacrer, pour sa sorcellerie.

        Décidément voilà de sombre souvenirs: hâtons nous donc vert le Pont-au-Change; mais sur la route des chants graves nous arrêtent.

        Nous sommes devant une église singulière, dont le portail gothique, très orné, est couronné par les par les poutres grossières d’un pignon bourgeois; un Saint-Genest en pierre taillée, vêtu comme les ménétriers du XIVe siècle et jouant de la viole nous explique cet hymne liturgique que psalmodient à l’intérieur les chanteurs de Saint-Gervais. Nous sommes à Saint-Julien-des-Ménétriers, église corporative, hôpital et asile que les « jongleurs, jongleresses, ménestrels et joyeux confrères » ont édifiée pour y célébrer leurs fêtes et y recevoir leurs confrères de l’étranger. Ce sont gens d’importance que ces musiciens ambulants, dont nous rencontrions tout à l’heure une troupe grinçant et soufflant; ils ont le privilège de jouer seuls aux noces et solennités publiques.

        Les gais souvenir qu’évoque leur corporation nous ramènent en humeur joyeuse, et oubliant les piloris, le Châtelet et la Tour de Nesle, nous suivons une troupe de bruyants « clercs de la basoche » qui, l’écritoire au côté et une torche à la main, se précipitent vers le Palais de Justice: pourquoi cette torche en plein midi? C’est un des nombreux privilèges de messieurs les clercs du parlement, constitués depuis Philippe le Bel en royaume de la basoche.

        Ils organisent chaque année une « montre » solennelle. En souvenir du jour où le roi de la basoche amena Henri II manquant des soldats 6 000 hommes parfaitement équipés, le roi leur accorda ce double privilège de « couper trois chênes » dans les forêts royales, et de « passer et repasser par la ville, soit de nuit, soit de jour, avec des flambeaux allumés, pour assister aux aubades ».

        C’est mieux qu’une aubade, c’est une vraie représentation que les Basochiens vont nous offrir dans la grande salle de Saint-Louis, au Palais de justice. Voyez ce « grand degré » encombré de procureurs, de plaideurs, et de marchands crieurs de boniments! Dans la grande salle, la voûte éclatante d’un bleu vif semé d’ors, est soutenue par sept énormes piliers: autour des quatre premiers, des boutiques étincelantes de verre et de clinquants, autour des trois derniers, des bancs de chêne où s’installent plaideurs et procureurs. Au long de la muraille, les statues des rois de France se dressent, violemment enluminées: chaque tient un sceptre en main droite, haut vers le ciel si le roi fut aimé de son peuple, incliné plus ou moins vers la terre quand sa mémoire est maudite.      

         Au fond de la salle, c’est la fameuse « table de marbre » si longue, large et épaisse que jamais on ne vit « pareille tranche de marbre au monde »: sur cette table est plantée la charpente habillée de tapisseries qui sert de décor à toutes représentation: mystères, farces, moralités; et, devant la table, voici l’échelle et nue, par laquelle les acteurs ont seuls accès à la scène; c’est là que se donnent les drames et comédies.

         Aujourd’hui, au milieu de cette foule bruyante et gaie, nous oublions le nom même du vieux palais; avec ses deux boutiques, l’incessant va-et-vient de Basochiens affairés, il est bien plutôt salle de spectacle et de plaisir populaire. Voulons-nous un théâtre d’un autre genre? Retraversons cet amusant Pont-au-Change bordé de maison et de boutiques qui, en place de numéros, portent chacune un oiseau différent peint sur leur porte, et hâtons-nous vers ce grand théâtre installé au-dessus des Halles. Derrière une grille, le parterre, debout, regarde à la fois seigneurs et acteurs. C’est le public parisien, toujours le même, enthousiaste et gouailleur, et, là-haut, sur le tréteau au décor misérable, à la lueur dansante des chandelles, ce théâtre est déjà celui qu’illustrera Molière.

        Subitement le décor change. Nous avons sauté à pieds joints par-dessus deux siècles. Et nous nous trouvons, sans nous en plaindre, en plein XVIIIe siècle, élégant, spirituel et galant. Seigneurs et bourgeois sont attablés sous les piliers de Halles; sur le carreau du vieux marché, c’est un bal perpétuel; les jolies marchandes de beurre et de marée dansent avec les officiers du roi. Voici un de ces cabarets qui s’alignaient au bord de la Seine, au quai de Gesvres, ou s’étageaient vers la Courtille et où il était de mode d’aller goûter le « petit vin blanc de Ramponneau » en s’essayant à parler le langage poissard. Les plus grands seigneurs venaient aux Porcherons ou à la Courtille; Marie Antoinette y fut menée par le comte d’Artois et la reine se plaisait à raconter qu’elle ne s’était jamais tant divertie que dans la nuit du mardi-gras, ou elle avait été témoin de la « course » qui terminait le bal: farandole effrénée dans laquelle sept ou huit cents personnes couraient autour de la salle, chantant et criant.

        Voici précisément le cortège du vieux carnaval qui défile devant les halles; le bœuf gras s’en va saluer messieurs du Parlement qui l’attendent en leurs robes rouges. Suivons-le par cette rue de la foire Saint-Laurent n où les bateleurs, escamoteurs et faiseurs de tours ont installé leur tonneau qu’ils roulent de place en place, à la fois tréteau et baraque.

        Cette foire Saint-Laurent est, à ce commencement de l’été, dans sa brillante période: fondée par un ordre religieux, comme sa rivale la foire Saint-Germain, elle est un bazar immense et sa « Redoute chinoise » offre aux promeneurs des escarpolettes, jeux de bagues « et autres divertissements étrangers ». Mais la rue entière est ici exposition séduisante et  luxueuse; le cadre pimpant des boutiques, les moindres échoppes décorées avec le goût précieux du règne Louis XVI, les bouquetières en paniers soyeux, les commis en gilet tabac d’Espagne maniant les éventails devant des dames à la haute coiffure poudrée qu’accompagnent les gentils hommes en culotte, mollets étoffés, souliers à boucles ciselées, forment un décor aimable qui retient. C’est ici, par excellence, le Vieux Paris du bibelot, de la femme et de l’art. C’est par cette rue de luxe qu’il faut terminer la traversée du Paris d’autrefois; c’est là que nous avons le regret du milieu charmant qui s’en va chaque jour. Mais, le dernier garde-française en nous ouvrant le dernier guichet nous rappelle à la réalité. Et nous nous consolons de contempler maintenant les étages sans grâce et la façade morne de notre rue, en songeant que bientôt celle-là aussi sera évoquée dans quelque Vieux Paris, pour l’étonnement, peut être admiratif, des Parisiens de l’an 2000.

 

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