Derniers sommeils en terre Bretonne

DERNIERS SOMMEILS EN TERRE BRETONNE

 

En ce mois de novembre où la pensée de tous va vers les chers disparus, on lira avec émotion ces pages qui évoquent les touchantes cérémonies par lesquelles la Bretagne célèbre le culte des morts. Idéaliste et rêveuse, la race celtique a senti plus intimement qu’aucune autre le lien mystique qui nous rattache à ceux qui nous ont précédés. Dans le cimetière où ils dorment leur dernier sommeil, les morts ne sont pas séparés de ceux qu’ils ont aimés : ils continuent de se mêler à leur vie.

 

           L’importance accordée en Bretagne au cimetière tient aux idées d’une race chez qui, suivant le mot de Brunetière, « les morts ne sont pas morts et continuent d’être mêlés à la vie quotidienne ».

           Un tel lieu, qui garde une mystérieuse vertu agissante, est doublement sacré par la religion et par l’histoire. Et c’est pourquoi, concentrant sur lui toute leur piété, au lieu de l’éparpiller égoïstement sur les sépultures individuelles, les fidèles de chaque paroisse rivalisent pour lui donner toute la magnificence possible et un éclat supérieur à celui des cimetières voisins. Considéré de ce point de vue, on peut dire qu’en même temps qu’une forme de la dévotion, le culte de la mort en Bretagne est une forme de patriotisme municipal.

LOUISON, LA SAUVEUTEUSE D’AMES

            Nous allons, si vous le voulez bien, en cette grise veillée de toussaint, visiter ensemble quelques-uns de ces cimetières de la campagne bretonne. Nous en ferons le tour, d’abord, avant d’entrer. Nous remarquerons, comme un premier signe de leur noblesse particulière, qu’il occupe le cœur du village. Les morts qui reposent céans ne sont point retranchés du monde ; la rumeur des vivants descend jusqu’à eux ; ils en reçoivent, sous la terre, l’écho prolongé et fidèle.

            Dans une gwerz  (complainte) morbihannaise recueilli par M. Géniaux, Louison, la petite servante, se désole parce qu’elle n’a pas assez d’argent pour faire dire une messe à l’intention de ses parents défunts…Le cimetière est là tout proche, et c’est le jour de la toussaint.

            « ! Murmure-t-elle, si j’avais autant d’écu que de piété, mon père et ma mère auraient un beau service demain ! »

             Le penty (chef de ménage) a entendu et, pour mettre Louison à l’épreuve, lui dit :

             «  Des écus je vous en donnerai autant que vous en désirez, si vous voulez aller à minuit prendre dans le charnier les ossements d’un mort et si vous me les apportez. »

              L’épreuve serait terrible pour tout autre ; mais, pour une brave petite bretonne comme Louison, elle n’a rien de trop effrayant. Louison s’y prépare en priant toute une heure pour les âmes du purgatoire. Puis elle se dirige vers l’ossuaire.

              « O merveille ! continue la gwerz, il est environné d’une éblouissante clarté. Et chaque relique crie : « Prends-moi ! mes souffrances sont horribles. Je n’ai ni parents, ni amis pour donner à mon âme l’aumône d’une goutte d’eau bénite. » Louison étend la main, saisis un bras tout rongé par le temps. Sans peur, elle revient vers la maison ; l’os à sa main flamboie comme un cierge, et des ailes bruissent autour d’elle, et des voix disent : « Merci ! » Avec les écus d’or de son maître, Louison fait dire des messes et, par centaines, elle envoie des âmes au paradis… »

                 C’est pour les Bretons que la vie n’est vraiment qu’un passage. Ils croient si peu que tout finis ici-bas qu’ils donnent à leurs entrées de cimetières des allures triomphales. Allez à Sizun, à Berven, à Saint Jean du Doigt, à Châteaulin, etc., vous verrez qu’on y pénètre dans le cimetière par de vrai « arcs de triomphe », comme pour signifier, dit M. Eugène Loudun, « que celui qui passe sous ces arcs, couché dans le cercueil, entre, non dans la terre, mais dans le séjour de la joie et de la gloire ».

TÊTE DÉCOUVERTE ET PIEDS NUS 

                      Nous avons franchi le seuil du cimetière ; nous nous sommes découvert et signés, en puisant l’eau consacrée à l’un des bénitiers généralement encastrés dans le portail. C’est tout ce qu’exige de nous, d’habitude, le rituel funéraire.

                       Cependant, à Lanrivoaré, par exception, nous ne devons entrer, comme dans les mosquées, qu’après nous être déchaussés. Et il ne ferais pas bon contrevenir à la prescription. Pour l’avoir violé, en effet, et s’être présenté en sabots dans le cimetière, un étranger, raconte M. Sauvé, tomba à la renverse et ses entrailles se répandirent autour de lui.

                         C’est que ce cimetière est une manière de « Saint des Saint ». La terre y est canonique, si l’on peut dire : tous ceux qui y dorment sont inscrits martyrologue breton. La tradition rapporte qu’ils appartenaient à une peuplade chrétienne de l’Armorique qui fut détruite toute entière par les païens. On les enterra dans ce cimetière, où nul depuis n’a reçu la sépulture et qui est en effet distinct du cimetière paroissial. Le jour du « pardon », les pèlerins en font extérieurement le tour sur les genoux nus. A une extrémité du cimetière, sept pierres rondes, posées par rang de taille sur le seuil du calvaire, attestent le pouvoir de Saint Hervé, à qui un fournier de la localité avait durement refusé l’aumône et qui l’en punit en changeant ses pains en pierres.

                       Non loin du même calvaire se trouve une vieille souche d’if tout excoriée : les fidèles en détachent des morceaux, dont ils se font des amulettes contre la foudre. C’est peut être là un reste de ce culte des arbres, anathématisé à plusieurs reprise par les conciles. Mais le christianisme primitif, tolérant et avisé tout ensemble, ne détruisait pas toujours les arbres, les pierres, les fontaines auxquels le peuple rendait un hommage défendu : il préférait les annexer au culte ; il es bénissait, plantait sur les pierres l’image triomphale de Jésus et de Marie, transformai la source païenne en piscine catholique. On trouve ainsi d’ancien lechs ou « pierre levées » dans les cimetières bretons. Suivant  certains auteurs, ils auraient servi de piédestal à ces sortes de phares funéraires nommés « lanternes des morts », qui veillaient autrefois sur le sommeil des défunts et dont le dernier spécimen ce voit aux moutiers, dans la Loire Inférieure

LE VOYAGE MERVEILLEUX D’UN JEUNE ARCHER 

                        Cet usage est perdu. En revanche, nombreuses sont les anciennes sources païennes, converties en piscines sacrées, qui, dans nos cimetières, continuent de recevoir la visite des pèlerins. Nouveau prétexte à décoration ! Thème suggestif pour les ingénieurs architectes et sculpteurs de la période gothique et de la renaissance ! Delà ces fontaines monumentales qui décorent certains de nos cimetières bretons, et dont la plus fameuse, œuvre du sculpteur morlaisien Jacques Lespaignol, est à Saint Jean du Doigt. Son eau passe pour guérir toutes les infirmités.

                         La légende rapporte qu’un jeune archer de Plougasnou, au service d’un seigneur normand, avait une grande dévotion pour l’index du précurseur, conservé à cette époque dans une chapelle voisine de Saint Lô nommée Saint Jean du Day, jour et nuit, il l’invoquait : « O saint doigt, disait il, que tes œuvres sont grandes ! La bénédiction que tu levais sur Jésus est descendue par lui sur le monde et nous ressentons encore ses effets. »

                           Quand il s’en retourna dans son pays, après avoir honoré une dernière fois la relique, il fut bien étonné des merveilles que suscitait son passage : les arbres se courbait devant lui ; les cloches sonnaient à toutes volée, sans que personne les eu mise en branle. Peu s’en fallut qu’on ne le prît pour un magicien et qu’on ne le livrât au bras séculier. Vaille que vaille, il poursuivit sa route et parvint ainsi près de la vielle chapelle de Saint Mériadec, en Plougasnou, «  dans laquelle il ne fut pas plutôt entré, dit Albert Le Grand, que les cierges s’allumèrent d’eux –mêmes et que la sainte relique, qu’à son insu il avait apportée en la jointure de sa main droite avec le bras, entre la peau et la chair, sauta sur l’autel » ;

                            Elle y est resté depuis et a donné son nom au beau vaisseau flamboyant que le duc JeanV fit bâtir pour l’abriter et qui est des lieux de pèlerinages les plus fréquentés de la Bretagne.

LE PALAIS DE LA MORT

                            Aux arcs de triomphe, aux lechs et aux châteaux d’eau, il faut joindre, parmi les monuments les plus caractéristiques des cimetières bretons, les oratoires pour le chemin de croix, les chaires à prêcher en plein vent, les calvaires et les ossuaires.

                            On compte assez peu d’oratoires. Ceux de Servel, dans les ôtes du nord, sont du XVIII° siècle. Blottis en rond sous l’aile d’une vieille petite église basse et charmante,

Ils avaient l’air de poussins autour de leur mère. Malheureusement l’église a été démolie et remplacé par un vaisseau du plus mauvais goût.

                             Les chaires à prêcher en plein vent sont plus nombreuses. Quatre spécimens intéressants s’en voient à Notre Dame de Tréminou, à la Forêt, à Pleubian et à Plougrescant. Dans les grandes solennités religieuses, on y prêche encore l’évangile.

                             La plupart des calvaires servaient au même usage, les jours de « pardon ». Des escaliers intérieurs permettaient d’acc2der à leur plate-forme. Le plus ancien s’élève à Tronoën- Penmarc’h . Tous les autres grands calvaires à personnages de la Bretagne, ceux de Guimiliau et de Plougastel-Daoulas, comme ceux de Pleyben et de Saint-

Thégonnec sont dérivés de celui-la.

                             Pour significatifs que soient les calvaires de Bretagne, peut être le sont ils moins que les ossuaires. Visitant un de ces macabres édifices, Flaubert écrivait : « Ces morts-ci ne restent pas dans leur maison : ils n’en sont que les locataires et on les chasse à la fin du bail. » Mais peut-on faire autrement ? Placés au cœur du village, les cimetières bretons ne sauraient avoir toutes leurs aises ; la place est mesurée ; les générations poussent les générations. De là l’usage des ossuaires, charniers ou reliquaires, qui n’étaient pas spécial à la Bretagne, puisque, jusqu’en 1786, à Paris même, un de ces édifices alignait ses galeries à jour sur l’emplacement du square des innocents.

                             Il faut voir le soin, l’application, l’espèce de volupté sombre apportés à la décoration des ossuaires. La merveille du genre est à Saint-Thégonnec. Avec ses pignons fleuronnés, ses colonnes de l’ordre corinthien, ses riches coquilles, les élégantes cariatides sur le fronton, vous diriez un palais – et c’est la maison de la mort ! La plupart de ces monuments conservent leur destination primitive. On y dépose, au bout de cinq ans de sépulture, les ossements des trépassés. La paroisse les y visite chaque dimanche ; une procession solennelle, le soir de la toussaint, fait le tour de lédicule en chantant la gwerz pathétique recueillie par M.A. Le Braz :

                             « Allons au charnier, chrétiens. Contemplons les reliques – de nos frères, sœurs, pères, mères. _ Ici plus de noblesse, de richesse ni de beauté. – La mort et la terre ont tout confondu. – Eh bien, en ce lamentable état où vous vous voyer réduits les défunts, – leur silence parle plus haut que l’éloquence des vivants…. »

LES MORTS SONT CONSENTANTS

                             N’est-t- il pas encore certaine paroisses reculées de la Cornouaille où le second acte de la demande en mariage se déroule au cimetière devant ces débris ? Le bazvalan ou négociateur chargé de la demande, quand les parents de la jeune fille ont donné leur consentement, se rend avec eux devant le reliquaire et, parlant à voix haute, il dit :

                             « Maintenant que les vivants ont consenti au mariage de leur fille, nous venons vers vous, âmes des ancêtres, et nous vous adjurons de nous délivrer aussi votre consentement. Vous voyer tout, et vous savez l’avenir autant que le passé. Accordez-nous la jeune fille que recherche notre ami et, connaissant de quelles affections il vous eût chéries, bonnes âmes, agréez-le pour votre enfant. »

ENSEVELIS DEUX FOIS

                             Dans les débris versés à l’ossuaire, un choix est fait en certains localités par les membres de la famille qui ont assisté aux exhumations : les « crânes ou « chefs » réservés sont déposés dans de petites chasses en bois blanc, mouchetées de larmes noires, qu’on suspend aux murs ou qu’on aligne sur l’appui des fenêtres de l’édifice. Une ouverture en forme de cœur, découpé par le battant de la boite, permet d’apercevoir le crâne du défunt, reconnaissable d’ailleurs à l’inscription du fronton : « Ci-gît le chef de … (la date de la naissance et de la mort). Requiescat in pace. Amen » Quelquefois même, comme à Noyal-Pontivy, les boites non pas de battant et les crânes, alignés sur deux rangs tout le long de l’édifice, forment sous la toiture crevassé par les pluies une frise macabre du plus impressionnant effet.

                             Un temps vient cependant ou le charnier lui-même est comble. Il faut le vider et c’est alors qu’on lieu les «  secondes funérailles ». Le soin d’enlever les ossements du charnier, de les épousseter et de les déposer ensuite  sur deux draps blancs, aux deux côtés du porche de l’église, est confié à des enfants. Eux seuls, d’après la croyance populaire, ont assez d’innocence pour approcher les trépassés. Et si, le lendemain, à la procession, les adultes hommes et femmes, portent des ossements, c’est qu’ils se sont purifiés en communiant le matin.

                             Une « mission » précède généralement les secondes funérailles. Sur les linceuls, aux deux côtés du porche, les ossements, confondus, forment, pendant vingt quatre heures, deux énormes pyramides. La nuit venue, on allume autour d’elles des candélabres. La veillé mortuaire, sur la côte, est ordinairement  confiée à des marins qui se relaient près des ossements et montent le quart comme à bord. L’église est décorée extérieurement et intérieurement de tentures noires. A l’issue des vêpres, le lendemain, la procession sort de l’église, précédée de la croix paroissiale, le clergés en habits de deuils ; l’officiant, le premier, se penche vers les « reliques » et, dans le tas, choisit in crâne qu’il élève au dessus de lui en signe que la translation commence. Chacun des autres prêtres saisit un ossement ; les enfants de chœur se penchent à leur tour e, derrière eux, la foule se partage le reste des débris.

                            Une vaste fosse a été creusée dans le coin du cimetière. La procession, après avoir tourné trois fois autour de l’église, s’arrête devant la fosse. L’officiant y dépose l’ossement qu’il portait. Tous les assistants l’imitent et, doucement comme à regret, ils laissent glisser les « reliques », après s’être signés avec elles au front, sur les yeux et sur la bouche.

LES CLOCHES SONNENT DANS LA VILLE D’IS

                             Que d’autres coutumes émouvantes on pourrait évoquer à propos de la toussaint !  Toutes les Parisiennes savent, par exemple, qu’il est inutile d’envoyer, le 3 novembre, leur cuisinière à la poissonnerie. Les trains de « marée » ont chômé la veille, aucune voile de pêcheur n’ayant pris la mer. Pourquoi ?

                             « A cause du coup de vent des morts ! » répondent les dames de la Halle. Et c’est vrai. Le 2 novembre, pas un pêcheur, surtout en Bretagne, ne voudrait se risquer au large. La mer a beau se montrer câline : les hommes font la sourde oreille. Ils savent à quoi s’en tenir sur ces invites du flot. S’ils y cédaient, il ne tarderaient pas a voir remonter des profondeurs ces théories de noyés dont parle le poète, « hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules », qui tournent autour des barques en réclamant  la sépulture d’une voix lamentable. Deux fois dans l’année, le 2 novembre et le 25 décembre, au jour des Morts et à Noël, les crierien émergent de l’abîme et se rendent en procession vers les villes englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que frappe la colère divine. D’immenses cathédrales, aux cintres lumineux, étincelles sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des cloches, qu’on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre, vient  de ces églises sous-marines où officient, devant le peuple des noyés, les « évêques de la mer ».

PRIEZ POUR CEUX QUI NE SONT PLUS

                            Est-ce en mémoire des ces infortunées victimes ou pour rappeler aux vivants combien ils pèsent peu dans la main de l’éternel ? Toujours est-il que, jusqu’en ces dernières années encore, sur le littoral breton et notamment à l’île de Sein, la vigile des Morts prêtait à un usage singulier : le tro ann anaon ou ronde des mânes.

                             Le matin de la Toussaint, au prône de la première messe, M. le « recteur » (curé) désignait en chaire huit hommes de la paroisse chargés de tenir le rôle de mânes. Une quête à domicile était faite dans la journée par leurs soins. La nuit venue, après les trois Nocturnes des morts, quatre d’entres eux rentraient à l’église pour sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s’arrêtaient devant toutes les maisons et, de préférence, devant celle où il y avait eu des morts pendant l’année. Leur mélopée frissonnante s’élevait alors dans la nuit :

                                            Chistenien,divunes,

                          Da pedi Donte gan aun anaon tremenet,

                         Da lavarat eur pater hag eun ave.

                            « Chrétiens, éveillez-vous ; priez dieu pour les âmes des défunts. Et dites à leur intention un  pater et un ave. » De l’intérieur des voix répondaient : «  Amen »….. Cette lugubre procession ne se terminait qu’au petit jour.

                             Mais c’est à Plougastel que la fête des Trépassés prête au rites les plus étranges : le rite du bara ann anaon ou pain des âmes et le rite du govezen ann anaon ou arbre des âmes.

                             Chez tous les peuples de race a……, on était persuadé qu’à certains jours de l’année les défunts quittaient leur sépulture et réintégraient les maisons où ils avaient habité de leur vivant. C’est de cette croyance à une sorte de survie matérielle et souterraine des âmes qu’est évidemment né la coutume du bara ann anaon, petit pain à croûte dorée, fabriqué par les soins de quinze ou vingt « frairies » de la paroisse et porté de maison en maison, le soir de la Toussaint, après les vêpres des morts, par un membres de la frairie. Celui-ci demande en entrant :

                              « Voulez-vous acheter un pain des âmes ?

 – Oui s’il plait à dieu », répond-on.

                               Bien entendu le pain se paie. Son prix varie suivant la générosité ou le degré d’aisance des fidèles. Tel donne eux sous, tel dix sous, tel un franc. La somme recueillie sert à faire dire des messes pour le repos des trépassés.

                               La cérémonie du gwezen ann anaon  n’est pas moins singulière. Ce gxezen est généralement un petit if, dont le tronc à été écorcé, et les branches taillées en pointe. Sur chaque branche on pique une pomme rouge. A Plougastel, le soir de la Toussaint, « sous la croix », dans l’ancien cimetière paroissial, un arbre de cette sorte est mis aux enchères par le sacristain et poussé quelquefois jusqu’à trente ou quarante francs par son dernier enchérisseur. L’acquisition de l’arbre est ordinairement le résultat d’un vœu. C’est ainsi nous dit-on,que, quand un ménage frappé de stérilité désire avoir un enfant, il promet, s’il est exaucé, de se porter acquéreur, au nom de l’enfant à naître, d’un if funéraire. L’adjudication faite, une interversion se produit  et l’adjudicataire, l’acquéreur de l’arbre, se transforme en vendeur au détail : la foule se dispute ses pommes, qui passent pour sacrées. Le produit de leur vente et de celle de l’if est remis à la fabrique qui l’emploie, comme le produit de la vente des pains, au soulagement des Trépassés. 

LA TERRE DÉSIRÉE DU REPOS 

                              La Bretagne a plus que le respect de la mort : elle en a la passion. Dans l’île de Sein, comme en plusieurs communes du littoral, si l’homme a péri en mer, sa place est marquée quand même au cimetière paroissial. Je ne connais rien de plus tragique à cet égard, mais rein aussi de plus consolant, que le spectacle offert par ce coin de cimetière de Ploubazlanec qu’on appelle le « mur des disparus en Islande ». C’est peu des croix, des couronnes, des plaques, des inscriptions, en si grand nombre pourtant qu’elles cachent le mur : chaque « disparu » y possède sa tombe, quelques pouces de sables dans un carré de bois blanc, avec un escabeau par devant pour permettre au souvenir de s’agenouiller. Et il n’est pas vrai toujours, comme le dit Brizeux des sépultures analogues de l’île de Batz,

                     Que les morts soient absents de ces tombes étranges :

Une fois l’an au moins, le jour de la fête des morts précisément, la croyance populaire veut que, par une faveur divine, les « disparu » remontent de l’abîme et viennent prendre possession des fosses creusés pour eux dans la douce terre du cimetière paroissial…..

                             Ainsi, par une sorte de constante méditation, et dans l’impossibilité de croire à la séparation définitive, la Bretagne a enlevé à la mort un peu de son horreur, et console ceux qui survivent en leur donnant l’illusion que ceux qu’ils pleurent sont encore là.

Ecrit de Ch. Le Goffic

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2 réponses à Derniers sommeils en terre Bretonne

  1. Isabelle dit :

    Pourriez-vous préciser les références du livre dont sont extraites les photos en fin d’article ? Mille mercis !

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