Le pain de nos vieux jours

LE PAIN DES VIEUX JOURS

 

Assurer aux ouvriers et aux petits employés, quand ils atteignent l’âge où le travail leur devient impossible, le pain de leurs vieux jours, tel est l’objet de la fameuse loi des retraites ouvrières autour de laquelle on se livre à des discutions si passionnées. Votée en 1910 et déjà remaniée en 1912, il est en ce moment question à la chambre de la refaire pour la seconde fois. Qu’est-ce donc que cette loi ? Pourquoi faut- il la refaire sans cesse ? Que faudrait-il pour qu’elle rendît tous les services qu’on attend d’elle ? L’étude soigneusement documentée qu’on va lire répond en toute impartialité à cette question qui intéresse directement plus de dix millions de Français salariés à divers titres, et indirectement tout le monde.

 

Il n’est guère de spectacle plus attirant au monde que celui de l’ouvrier parvenue à la vieillesse et réduit à la misère, n’ayant jamais pu mettre de côté le capital nécessaire à vivre sans rien faire et cependant n’ ayant plus la force ni l’adresse requise pour gagner sa vie, au Jour le jour, comme il l’a toujours fait – en un mot le spectacle du travailleur qui ne peut plus travailler.

C’est un des  moments, dans la vie, où se fait sentir le plus cruellement l’inégalité des conditions humaines. Les autres moments sont l’enfance  et la  maladie. Mais dans nos sociétés civilisées, il a déjà été fait beaucoup pour protéger l’enfant et pour le travailleur malade où victime d’un accident; on n’a pas encore résolu, pour lui, le problème de la vieillesse heureuse ou du moins supportable. Presque aussi faible que 1’enfant, tout  aussi incapable de travailler que le malade, il est seul, au lieu d’être entouré par une famille comme le premier et hospitalisé comme le second. Habitué à vivre honorablement de son travail, il répugne à aller tendre la main au près de ses voisins ou de ses anciens camarades.

On lit, de temps en temps dans les journaux, de ces navrants suicides de vieillards: parfois un ménage uni dans la mort comme dans la vie, parfois un vieillard seul, préférant le réchaud à la mendicité. Si rares que soient ces drames de la misère, ils sont un déshonneur pour le pays où ils se produisent. Il y a longtemps qu’ils hantent les esprits et qu’on songe à y remédier par l’association des travailleurs :

Nous qui des bras, des pieds, des mains,

De tous le corps luttons sans cesse,

Sans abriter nos lendemains

Contre le froids et la vieillesse,

Aimons-nous ….

disait déjà Pierre Dupont, en 1846, dans son chant des ouvriers. Aujourd’hui, on y songe plus que jamais, parce que la France est plus riche et le superflu si abondant que nul, ne semble-t-il, ne devrait manquer du nécessaire. Et, alors, se pose cette question : comment assurer a celui qui a travaillé toute sa vie le pain de ses vieux jours ?

Elle ne se pose pas, heureusement, pour tous les travailleurs. Les employés de chemins de fer, des grande compagnies, les mineurs, les inscrits maritimes, la plupart des employés des ministères ou de la ville de Paris, tous ceux qui, au titre le plus modeste, peuvent être qualifiés de « fonctionnaires », touchent une pension de retraite qui les met à l’abri du besoin. De même, un assez grand nombre d’ouvriers de diverses usines ou d’employés de grands magasins. Mais ce sont là les privilégiés du travail, au moins en ce qui concerne la vieillesse. Souvent, leurs salaires ne sont pas très élevés, sont moins élevés qu’ailleurs : ils trouvent une compensation dans la retraite qui leur est servie, lorsque le travail leur est devenu impossible. La vieillesse n’est pas plus dure pour eux que le reste de la vie. 

ASSISTANCE ET MUTUALITÉ SONT INSUFFISANTES.

Les vieillards qui n’ont pas fait partie des administrations, qui n’ont point été mineurs ni employés de chemin de fer, n’ont point de retraite. Mais s’ils tombent dans la misère, ils ont droit à un secours mensuel de la commune où ils habitent depuis quelques années. C’est un droit absolu. Il suffit qu’ils prouvent qu’ils ont soixante-dix ans, qu’ils habitent la commune depuis un certain nombre d’années et qu’ils sont sans ressources suffisantes. La mairie est alors obligée de leur verser un secours tous les mois. C’est ce qu’on appelle l’assistance obligatoire.

Il est vrai que le montant n’en est pas déterminé par la loi. C’est le conseil municipal qui le détermine d’après sa bonne ou mauvaise humeur, d’après les ressources de la commune et le coût de la vie dans la contrée. De là, beaucoup de variété et quelques fantaisies. Par exemple, à Paris, ce secours est de 30 francs par mois ; à Lyon et à Marseille, il n’est que de 15 francs ; il remonte à 25 francs dans telle petite commune de Seine-et-Marne et tombe à 5 francs dans les village de l’ouest. Le Jura est particulièrement généreux ; plusieurs petites communes de ce département donnent 20 francs. Pourquoi ? Nul ne peut le dire. Il est vaguement entendu que l’assistance obligatoire doit être calculée d’après ce qu’il faut à un homme pour vivre dans le pays qu’il habite, ou au moins pour n’y pas mourir de faim. Mais quelle apparence y-a-t-il qu’on puisse vivre à Lyon avec 15 francs par mois, quand il en faut 20 dans le Jura, ou encore que, dans certains pays, cent sous suffisent ? Les assistés, si on les consultait, auraient beaucoup à dire là-dessus. Toujours est-il que ces secours, si petit qu’ils soient, son du pain ou un morceau de pain pour 640 000 vieillards(ou infirmes, ou incurables, bénéficiaires aussi de l’assistance obligatoire) et qu’ils coûtent déjà à la nation la sommes respectable de 100 millions par ans.

Ce ne serait rien encore si l’assistance obligatoire résolvait le problème de la vieillesse heureuse pour tous. Mais elle ne le résout pas. En effet, la somme qu’on donne au vieillard est manifestement insuffisante pour le faire vivre d’une façon honorable, comme il convient à un ancien travailleur, et le plus souvent, il est réduit à l’augmenter en sollicitant ses voisins. Ensuite, ce n’est qu’un secours, un mode d’assistance. On le lui dispute dès qu’il a d’autres moyens de subsister : des enfants qui peuvent lui venir en aide, la possibilité de rendre le moindre service payé. Ce vieux gardien de chantier qui traine son bâton le long de la maison en démolition, ce vieux vannier qui peut encore de-ci, de-là, façonner et vendre une corbeille, ont des moyens d’existence : l’assistance obligatoire leur est contestée. Enfin, la solliciter, c’est faire un aveu de misère qui répugne à la plupart des anciens ouvriers. Il est dur, quand on a vécu toute sa vie en rendant des services à la collectivité, d’en être réduit à implorer sa charité. L’ouvrier ne peut il pas se constituer, lui-même, une retraite ?

Il le peut par l’association, c’est-à-dire par la mutualité, dont la devise est : Tous pour un, un pour tous. Le secours mutuel est fondé sur cette idée que tout le monde n’a pas besoin du même secours en même temps. Par conséquent, si ceux qui n’ont pas de besoins viennent en aide à ceux qui se trouvent dans une passe difficile, maladie, chômage, etc., ceux-ci, à leur tour, revenus une condition meilleure, pourront rendre service à ceux-là, sans que les uns ni les autres aient de très grands sacrifices à faire. Or tout le monde n’est pas vieux en même temps. Il y a même des gens qui n’arrivent jamais à l’âge de la vieillesse. Ceux-là paient pour les autres.

Les mutualités ont donc fait, en faveur des travailleurs, un immense effort et rendu d’éclatants services, sans rien demander aux contribuables. Mais tout le monde n’est pas mutualiste. On compte en France environ 3 104 000 mutualistes, adultes et salariés, mais tous n’ont pas droit à une retraite : ils ont droit seulement aux services du médecin, à la pharmacie gratuite, et à une indemnité en cas de maladie longue, ou de chômage forcé. Beaucoup d’entre eux, arrivés à la vieillesse, obtiennent bien une allocation de la société à laquelle ils appartiennent, mais cette allocation est faible ; on l’estime, en moyenne, à 75 francs par ans.

Ce n’est pas suffisant pour subsister. En ce qui touche les retraites, l’effort des mutualités est nécessaire et admirable, mais n’atteint pas son but.

POUR TROIS CENTIMES PAR JOUR  

C’est pourquoi l’on a fait la loi des retraites dites ouvrières et paysannes. Il y a trois ans qu’elle a été votée. Il y a un an qu’elle a été remaniée sous la forme où nous la voyons aujourd’hui. Elle fonctionne donc ou devrait fonctionner pleinement, à l’heure où nous sommes.

Elle est très large et absolue. Tous les travailleurs salariés, hommes ou femmes, qu’ils soient ou domestiques, ou employés au-dessous de trois mille francs, c’est-à-dire une dizaine de millions de Français, y sont soumis, et sont obligés de s’assurer le pain de leurs vieux jours, de gré ou de force, sous peine d’amende. Pour cela, chacun est tenu de verser 9 francs par an à l’état (6 francs si c’est une femme, 4fr.50 si c’est un mineur), et son patron, ou employeur, doit ajouter une somme égale à ses versements, moyennant quoi l’Etat s’engage à lui servir une retraite annuelle, à partir de l’âge de soixante ans jusqu’à sa mort. Si l’ouvrier verse dès l’âge de dix-huit ans, cette retraite sera de 273fr.42 par an ; si c’est une femme, la retraite sera de 227fr.10. Mais il peut verser davantage s’il le veut, pour avoir une retraite plus forte. Outre les 9 francs par an obligatoires, c’est-à-dire les 3 centimes obligatoires par jour de travail, il peut verser 2 centimes à quoi il n’est pas tenu, et alors l’Etat lui fera une retraite de 547 francs, ce qui n’est point à dédaigner. Sur cette somme, comme sur la somme de 273 francs, et sur celle de 227, la part de l’Etat est toujours de 100fr.

La différence entre les retraites des uns et celles des autres vient des versements plus ou moins forts que l’ouvrier a faits au-dessus du taux obligatoire de 9 francs par an, et aussi de l’âge auquel il a commencé de verser. Ainsi, celui qui n’a commencé ses versements qu’à cinquante ans, au lieu de toucher une retraite de 273 francs, n’en touchera que 123 ; celui qui n’a commencé qu’à cinquante huit ans , et qui ne versera donc que pendant deux ans, ne touchera que 105 francs, somme qui paraît cependant énorme et opération financière sans rivale, qui vient de ce que la part de l’Etat dans la retraite est immuable : elle est de 100 francs, si peu nombreux qu’aient été les versements, pourvu que l’ouvrier se soit fait inscrire tout de suite et que les formalités de la loi aient été scrupuleusement observées.

Pour constater ces versements, on se sert de timbres, de même que, pour constater qu’on à payé l’impôt des quittances, on se sert de timbres-quittance. Mais se sont des timbres spéciaux, d’un type tout nouveau, qu’on appelle timbres-retraites. Il y en a de trois couleurs : rouge pour constater les versements faits pour les ouvriers ou employés, vert pour constater les versements fait par les patrons ou employeurs, et violet pour constater les versements mixtes comprenant à la fois celui du patron et la retenue qu’il fait sur le salaire de son ouvrier, le jour de la paie, afin de lui faire acquitter sa cotisation, ce qu’on appelle le précompte. Ces timbres sont collés sur une carte jaune bulle, délivrée à l’ouvrier par la mairie et rendue chaque année à la mairie par l’ouvrier, afin que les timbres en soient oblitérés.

Tel est le mécanisme élémentaire de la loi sur les retraites ouvrières.

Cette loi semble, au premier abord, très favorable à l’ouvrier. Elle lui assure à soixante ans une somme suffisante pour ne pas dépendre des autres. Le sacrifice qu’elle lui demande est peu de chose : 9 francs par an, 3 centimes par jour de travail. Quel est l’ouvrier qui ne dépense pas plus de 3 centimes par jour, au cabaret, en dehors des repas ? Quelles que soient donc les charges de la vie ouvrière, il y a bien peu de travailleurs, qui ne puissent économiser 9 francs par an, en vue d’une retraite. Le tabac seul ou l’alcool en souffrira. Il semble donc que les ouvriers doivent se précipiter en foule vers cette loi et l’acclamer.

Au contraire, le sacrifice qu’elle exige du patron ou de l’employeur, si petit qu’il soit, eu égard à sa fortune, est un sacrifice net, car il n’est compensé par rien. Le patron verse autant que l’ouvrier à l’Etat, mais il ne reçoit rien en échange. Pour lui la retraite ouvrière, c’est une charge sans plus. Il semble donc que les patrons, ceux du moins qui ne sont pas animés d’un véritable esprit de fraternité humaine, doivent résister à cette loi. Aussi le législateur a-t-il pris des mesures minutieuses et énergiques pour obliger les patrons à verser la somme nécessaires à la retraite de leurs ouvriers.

Enfin, étant donné que la loi sur les retraites vient en aide à tous les vieillards, même à ceux qui n’ont fait que verser, une fois ou deux, leur cotisation avant d’atteindre l’âge de soixante ans, il semble que le nombre des clients de l’assistance obligatoire doive diminuer dans une large mesure et que , plus on a de retraités, moins on ait d’assistés, ce qui ferait plus d’honneur à la nation. 

LES OUVRIERS N’EN VEULENT PAS 

Eh bien, c’est tout le contraire ! Sur tous ces points, on s’est trompé et l’on a obtenu des résultats diamétralement opposés à ceux qu’on attendait. Jamais loi sociale n’a été plus mal accueillie par la classe ouvrière. Le tollé a été tel, les protestations si unanimes, qu’il a fallu refaire la loi, presque aussitôt que promulguée, et dès 1912, on l’a refaite en deux points très importants, capitaux même : l’âge de la retraite et le chiffre de la subvention donnée par l’état. L’âge primitivement fixé était de soixante-cinq ans : il a été abaissé à soixante ans. La subvention de l’Etat était de 60 francs : elle a été élevée à 100 francs. Ces améliorations capitales ont rendu la loi un peu moins antipathique aux ouvriers. Pourtant elle est encore si mal observée qu’on s’occupe en ce moment de la refaire pour la troisième fois.

En effet, les ouvriers, au lieu de se précipiter vers les mairies pour retirer leurs cartes, et d’aller porter ces cartes à leurs patrons, afin d’obliger ceux-ci à coopérer à leur retraites, se sont abstenus en masse. La loi, qui devait leur faire pousser des cris de joie, leur a fait hausser les épaules. Il est même arrivé, quelque part, que le patron, ayant fait, d’office et pour obéir à la loi, une retenu sur leur salaire, ils ont réclamé et obtenu des tribunaux la restitution des 9 francs par ans, ainsi prélever pour leur retraite. Ils sont allés plus loin encore : un propriétaire rural, ayant réuni ses salariés et constaté leur résistance à la loi, leur a proposé de verser, non seulement sa part à eux, sans aucune retenue sur leur salaire. Sur quoi, les ouvriers le remercièrent d’abord, puis ayant réfléchi que c’était un cadeau qu’il leur proposait, ils lui demandèrent, puisqu’il était si bien disposé pour eux, de leur donner ces 9 francs en argent, au lieu de les verser à la caisse des retraites. Tel est l’accueil, dénué d’enthousiasme, que cette grande loi sociale a trouvé auprès des ouvriers.

Chez les patrons, c’a été tout le contraire, et s’il en est qui ont résisté à la loi, ils sont fort peu nombreux. Beaucoup ont pris la peine de réunir leurs ouvriers pour leur en expliquer le mécanisme et les engager à y adhérer. D’autres, voyant qu’ils n’y réussissaient pas et qu’ils ne pourraient apposer les timbres sur les cartes de leurs ouvriers, puisque ceux-ci ne les présentaient pas, et voulant se libérer de leurs obligations, ont consigné les sommes dues pour les retraites de leurs ouvriers. En sorte que les armes forgées par la loi contre les patrons en révolte restent inutiles, faute de révolte. Les patrons constituent les retraites ouvrières là où ils le peuvent, et ce sont les intéressés qui n’en veulent pas. 

RETRAITES MALGRÉ EUX 

Contre ceux-ci, la loi n’a pas d’armes. Pour assurer le succès de cette loi, on avait tout prévu, sauf que les bénéficiaires ne voudrais pas en bénéficier. Les députés ont cru qu’on la recevrait comme un présent, avec des transports de reconnaissance : on s’en est écarté, d’abord, avec dédain. On y vient maintenant que lentement, et en petit nombre. On voit se produire, en France, ce phénomène inattendu et qui déroute toutes les prévisions : le retraité malgré lui ou le rentier récalcitrant. Les seuls intéressés qui aient volontiers souscrit à la loi sont les gens âgées, approchant de soixante ans. Toute une théorie de têtes chenues, ridées, branlantes s’approche des guichets. Mais les jeunes gens passent au large.

Autre déboire du législateur : depuis qu’on sert des retraites à un certain nombre d’anciens ouvriers, fort pressés de faire liquider leurs pensions et de ce faire rayer des listes des assurés où ils n’étaient inscrits que depuis un an ou deux, on ne voit pas du tout décroître le nombre des clients de l’assistance obligatoire, comme on l’avait espéré tout d’abord. Il en vient d’avantage, au contraire. Plus il y a de retraités, plus il y a d’assistés ! Ils étaient 534 000 avant la loi des retraites : ils sont 640 000 maintenant.

Enfin, suprême surprise et suprême humiliation : les mutualistes, dont on s’était beaucoup défié, au premier abord, parce que les retraites ouvrières leur faisaient une sorte de concurrence, deviennent, dans le désarroi général, les sauveteurs de cette loi. Car, loin de la combattre, les mutualistes s’y sont ralliés et ont tâché d’y rallier tous les travailleurs autour d’eux. Ils ont facilité aux ouvriers les moyens de s’en servir ; ils se sont chargés de la manipulation des cartes et des timbres. Ils ont fondé vingt-quatre caisses mutualistes de gestions de retraites ouvrières, la plupart régionales, l’ensemble rayonnant sur presque toute la France. On peut dire que si cette entreprise officielle de prévoyance sociale n’a pas entièrement échoué, c’est que l’initiative individuelle et la prévoyance libre avaient fait le plus gros ouvrage et préparé un certain nombre d’esprits à l’accepter. 

CE QU’ILS REPROCHENT A LA LOI 

Pourquoi donc cette hostilité à l’égard d’une loi faite pour l’ouvrier et qui lui assure de si grands avantages ? C’est qu’il lui trouve beaucoup de défauts. Les uns sont supposés et viennent de ce qu’on l’a mal comprise ; les autres sont réels, et plus on la comprendra, plus ils apparaîtront.

D’abord, la retraite vient trop tard, dit l’ouvrier : à soixante-cinq ans, on est mort ! Aussi a-t-on abaissé l’âge de la retraite à soixante. Mais attendre la retraite à soixante ans pour toucher, lorsqu’on verse depuis l’âge de dix-huit ou vingt ans, c’est bien long. « Ces raisins sont trop verts ! » murmure l’ouvrier en contemplant ce fruit tardif qui ne mûrit qu’au bout d’une longue période de retenues de salaires et d’attente – et il s’en détourne, comme le renard de la fable.

Puis, est- il bien sûr que, dans quarante ans, l’état tienne ses promesses ? Il me prend mon argent aujourd’hui, mais qui me dit que dans quarante ans, si je vis encore, il me servira ma rente ? Si ce n’est pas moi qui suis mort, c’est peut-être bien le gouvernement qui ne sera plus le même, ou la loi qui aura, encore une fois, changé, puisqu’elle a déjà changé deux fois en trois ans. Tout cela inspire de la méfiance. Enfin, cette carte qu’il faut présenter au patron pour qu’il y pose des timbres et qu’il faut remettre chaque année à la mairie pour en avoir une autre, n’est-ce pas un moyen d’espionner ce que fait le travailleur, par où il a passé, s’il a chômé, etc. ? N’est ce pas le rétablissement du « livret d’ouvrier » sous une autre forme ? Voilà ce que se sont dit, non pas tous les assujettis à la loi, mais un assez grand nombre pour propager une résistance presque insurmontable à ses bienfaits.

Ces griefs sont illusoires. D’abord, il n’est pas vrai qu’à soixante-cinq ans et surtout qu’à soixante, tout ouvrier soit si prés de la mort. Bien que la mortalité soit, en effet, plus précoce dans les agglomérations industrielles qu’à la campagne, il reste encore assez de vieillards dans nos faubourgs pour qu’une retraite leur soit utile.

Ensuite, en cas de mort prématurée, l’ouvrier peut exiger que les sommes versées par lui jusqu’à sa mort soient restituées intégralement à ses héritiers – ce qu’on appelle retraite « à capital réservé ».

Enfin, la carte qu’il doit présenter à son patron pour y voir coller les timbres ne peut en rien servir de contrôle à sa vie privée ou d’espionnage, puisqu’elle ne contient que son nom, son âge, sa nationalité, son lieu de naissance et son adresse – toutes choses qu’on a l’habitude de dire et que, seuls, les bandits, lesquels n’appartiennent pas au monde ouvrier, on intérêt à cacher . 

ELLE RESSEMBLE TROP A UN IMPÔT 

Mais la loi à d’autres défauts qui sont bien réels. Elle ne tient nullement compte de l’initiative individuelle. Elle fait passer sur tout les travailleurs, prévoyants, mutualistes ou isolés, gens habitués à organiser leur vie eux-mêmes ou insouciants, économes ou prodigues, le rouleau compresseur de l’obligation. Elle rejette tous les mutualistes qui, déjà, avaient pris leurs mesures pour se ménager une retraite, dans la grande masse des imprévoyants. Elle leur fait certains avantages, il est vrai, mais minimes, et ne les dispenses nullement des cartes, des timbres et de tout l’appareil de la retraites d’Etat. Elle crée une catégorie sociale, les retraites par force, et prévoit des poursuites et des amendes pour ceux qui ne comprendrons pas leur bonheur. Ce n’est pas ainsi que l’on organise le bien social. Avoir recours aux au menaces, au lieu de faire appel au libre vouloir du citoyens, c’est porter à la confiance un coup mortel.

En voyant les agents du gouvernement, les gardes champêtres, passer de porte en porte, pour activer l’inscription à la loi des retraites, les paysans n’ont pas eu l’impression qu’une bonne opération financière se préparait. Ils ont ainsi résonné : « Si le gouvernement me demande mon argent, c’est qu’il en a besoin. S’il en a besoin, c’est qu’il n’est pas riche. S’il n’est pas riche, comment fera-t-il pour me payer cette retraite ? Tout ça c’est un impôt nouveau, un impôt de 9 francs par ans. Si ce n’étais pas un impôt ; on ne forcerait pas le monde à le payer. » Et, en effet, il faut bien dire qu’un versement obligatoire, sous peine de poursuites, et cela pendant quarante ans, a bien plutôt l’air d’un impôt que d’un placement.

ON NE SAIT AU JUSTE A QUI ELLE S’APPLIQUE

Un autre défaut, c’est la difficulté de déterminer la classe sociale des retraités. Ce sont les salariés ; mais qu’est-ce qu’un salarié ? C’est très facile à dire dans la grande industrie, dans les mines, dans les chemins de fer, chez les fonctionnaires, là précisément où existe déjà le système de retraite que la loi ne remplace pas. Mais dans la petite ville, aux champs, qui est salarié et uniquement salarié ? Qui est patron ? Qui n’est jamais un employé ? Qui n’est jamais un employeur ? Cette classification sociale, ce mot de « classe ouvrière » par exemple, fait bien dans les livres, mais ne se soutient plus devant les réalités vivantes, devant les millions de petit propriétaires, ou petits patrons, travaillant eux-mêmes, dont la France est remplie. C’est ainsi qu’on a vu un petit propriétaire du cher, point salarié du tout, ayant même un fermier pour un petit lopin de terre qu’il ne pouvait exploiter directement, demander et obtenir, contre l’avis du préfet, le bénéfice de la retraite ouvrière. Sa ferme ne lui rapportait que 250 francs ; il était obligé, pour vivre, de cultiver lui–même sa vigne. On a jugé qu’il pouvait être assuré « facultatif » et il jouira de la retraite ouvrière ou paysanne, bien qu’étant propriétaire et exclusivement propriétaire.

A côté de cela, il y a nombre de salariés actuels, qui n’entendent pas l’être toute leur vie et qui pensent bien devenir propriétaires ou métayers : valets de ferme, fils de propriétaires qui succéderont à leur père, servantes de ferme qui quitteront leur emploi en se mettant en ménage, employés à divers titres, qui espèrent, par leur mariage ou grâce à un petit capital prêté, monter, eux-mêmes, un commerce. Pour eux, l’obligation de la retraite ouvrière équivaut à l’obligation de rester salariés : elle les parque dans une caste sociale, dont ils prétendent bien sortir, et, s’ils en sortent, quel avantage a-t-elle pour eux ? Il n’y a pas, dans une démocratie, des cloisons étanches entre ces diverses classes, employeurs ou employés, travailleurs ou capitalistes ; c’est un étrange vice dans une loi que de les supposer.

CHEF-D’ŒUVRE DE COMPLICATION 

Enfin, la nécessité de faire doubler par le patron le versement de l’ouvrier, principe excellent en lui-même, conduit, dans la pratique, à des difficultés presque insurmontables pour l’ouvrier qui a plusieurs patrons. Voici un manœuvre, à la campagne, qui va travailler tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, donne un coup de main à l’aubergiste pour son écurie, aide au labourage chez une vieille fille, fait la vendange dans la commune voisine, s’essaie au mortier avec le maçon et à la scie avec le scieur de long. Voici une femme de ménage, à la ville, qui va faire la cuisine chez le vieux colonel, frotter les cuivres chez la vieille rentière, ranger et épousseter ailleurs. Qui versera le complément de la retraite ? Et quand ? Et dans quelle proportion ?

En théorie, c’est très simple : chaque employeur versera à raison de 75 centimes par moi de travail pour un homme, et à raison de 3 centimes par jour. Si le travail est d’une demi- journée, il versera 1 centime et demi. Si c’est une heure seulement, à 45 centimes l’heure, par exemple, pour une femme de ménage, ce sera quatre dixièmes de centime. Des fonctionnaires, dans leurs bureaux de ministères, ont fait ces calculs et décidé que rien n’étais plus pratique. Le colonel ou la vieille dame, en payant la femme de ménage, au bout de la semaine, calculeront le nombre de jours passés à leur service, lui retiendront 2 centimes par jour, ajouteront 2 centimes de leur poche et colleront sur la carte de cette modeste, mais utile auxiliaire, les timbres, sans se tromper de couleur, qui représente ses versements. Même opération pour l’aubergiste, la vieille fille, le scieur de long. Et cela toute l’année et pendant quarante ans ! Seuls, des directeurs de ministères à Paris ont pu imaginer qu’il y avait, là, un rouage accessible à douze millions de travailleurs !

Le dernier défaut de cette loi, découlant de tous les autres, est sa complication paperassière. L’ouvrier est tenu à une foule d’opérations : demander deux cartes à la mairie, l’une d’identité, l’autre annuelle, présenter celle-ci à son patron à chaque paie, l’échanger chaque année à la mairie contre une autre à la date anniversaire de sa naissance, la représenter pour une nouvelle inscription, à chaque changement de résidence, etc. Mais, à côté de cela, quelle complication et quelles opérations pour les secrétaires de mairie, pour les employés de préfecture, qui n’y étaient nullement préparés ! Tenir un registre de tous les salariés ou des assurés facultatifs dans la commune, recueillir leurs cartes, les retourner à l’administration supérieure, vérifier si l’assuré a des enfants, s’il a le droit à des détaxes ; si c’est un homme ; les années de service militaire ; si c’est une femme, les années de maternité, etc., etc.

Les malheureux secrétaires de mairie ploient sous la tâche. Le résultat est que la liquidation des retraites se fait longtemps attendre aux intéressés et que la tribune de la Chambre a déjà retenti de leurs réclamations. 

CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE 

Ainsi la loi sur les retraites ouvrières, née d’un sentiment excellent en faveur de l’ouvrier et d’une idée très fausse sur ses dispositions et ses habitudes, n’est pas mauvaise, mais elle est loin d’être parfaite. Il y a deux sorte de gens : les prévoyants et les imprévoyants. Or les premiers avaient déjà pris des mesures eux-mêmes pour s’assurer l’avenir : ils profiteront de la loi, mais ils n’en avaient pas besoin. Quant aux seconds, ils ne veulent pas en profiter. En dehors de ces deux espèces de gens, le gouvernement a cru qu’il allait, par la vertu d’un texte inséré au « journal officiel », en créer une troisième : les prévoyants par loyalisme aux institutions nationales. Il n’en est point parvenu.

Que faudrait-il donc faire pour les résoudre le problème de la vieillesse chez les travailleurs ? Il faudrait s’appuyer sur l’expérience et développer les résultats acquis par le libre arbitre et la pente naturelle des volontés.

Aux intéressés, nous dirons donc : « Malgré sa paperasserie un peu compliquée, la loi sur les retraites ouvrières est bonne : il faut en profiter. Jamais l’Etat n’a fait faillite à ses engagements : il ne fera pas faillite à ceux-ci. Les conditions de l’assurance sont les meilleures qu’on ait encore procurées à l’assuré. Servez-vous-en, en attendant une loi meilleure. »

Aux pouvoir publics, il convient de dire : « cette loi meilleure, faites-la en tenant compte des réalités vivantes qui existent chez nous. Laissez les prévoyants organiser leurs retraites à leur guise. Secourez les imprévoyants s’ils sont tombés dans la misère. Mais ne confondez pas les uns et les autres sous un même régime, qui traite les prévoyants comme des imprévoyants en leur imposant la retraite obligatoire, qui traite les imprévoyants comme des prévoyants en appelant « assurance » ce qui n’est qu’une assistance déguisée, qui ne rend justice ni aux premiers ni aux seconds et finalement ne satisfait personne. Une prime plus forte, beaucoup plus forte aux retraites que s’organisent les mutualistes, une assistance plus large et commençant beaucoup plus tôt pour les vieillards nécessiteux : voilà ce qu’il faut faire pour assurer à tous le « pain des vieux jours ».

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