La première classe

LA PREMIÈRE CLASSE

 

L’entrée au collège, quel évènement dans la vie d’un enfant, quelle  émotion dans une famille : Que de sentiments variés, complexes, contradictoires se mêlent dans l’impression des premiers jours ! Est-ce la tristesse qui domine, est-ce la surprise ou l’attrait de la nouveauté ? Nous dédions à tous nos jeunes lecteurs ces mots et souvenirs de la première classe, en souhaitant qu’elle leur soit, en ce début d’octobre, heureuse et agréable autant qu’instructive.

Quand les jours deviennent courts, les soirs tristes et les matins glacés, les petits garçons disent adieu à leurs mamans. On avait bien proposé de placer la rentrée des classes au 1er septembre, à la mi-août, je ne sais quand. Change-t-on ainsi une institution si vulnérable ? Les écoliers continuent à rentrer au début octobre. Ainsi firent leurs pères, quand ils étaient eux même petits garçons. Tout le peuple des innocents va vers les hautes maisons. Il en fut de même dans tous les temps, même les plus reculés, comme l’atteste la vieille chanson :

Le petit jésus s’en va-t-à l’école,

En portant sa croix dessus son épaule……

DES PLEURS VITE EFFACES.

Tous les petits jésus s’en vont donc, et on leur a fait toute sorte de recommandations. De Temps en temps, un de ces petits écoliers, devenu grand écrivain, nous raconte ce que sa mère lui dit alors, ou quelque lettre conservée nous en instruit. La mère de Balzac lui recommanda de frotter bien proprement ses dents avec son mouchoir, tous les matins. On dit encore : « Ne t’enrhume pas ! Sois bien sage ! Travaille bien ! » Et on dit aussi : « Ne pleure pas ! » Seulement on a beau le dire tous les enfants pleurent en rentrant au collège. Le petit Napoléon Bonaparte versa une larme au seuil de Brienne ; il avait dix ans. Mais l’enfant avait déjà l’âme de l’empereur, et il essaya de dissimuler qu’il pleurait. Quant à son frère Joseph, qui était doux, faible, et qui avait la vocation ecclésiastique, il plongea dans un déluge de sanglots.

On pleure, parce que l’on est un peu isolé, un peu nerveux, parce qu’il fait un peu froid. Mais ce n’est pas un très gros chagrin. On pleure surtout le lendemain, en cachette, et à la fin de la semaine on n’y pense plus.

On pleure de stupeur, d’isolement et de solitude. C’est un sentiment qu’on éprouve en arrivant à la campagne, chez des amis, au moment ou ils vous ont conduit dans votre chambre, et où vous sentez soudain tomber sur vos épaules un découragement infini. Seulement nous savons que ce découragement ne durera pas. Les enfants, qui le ressentent pour la première fois, l’ignorent et ils appellent « Maman ! »

L’ÉMOTION AU SEIN DE LA FAMILLE

Depuis deux mois, ils sont un peu bouleversés. On leur donne une importance nouvelle et mystérieuse. Ils ont entendu les amies de leur mère chuchoter : « A ma chère, pourvu qu’il n’ai qu’un numéro de deux chiffres ! » Ils ont vu ces femmes charmantes s’écrier avec condoléances : « A mon dieu, il a le 85 ! Ma pauvre amie, que je vous plains ! » Et l’enfant a senti le malheur d’être marqué d’un 8 et d’un 5 ! A vrai dire, ce n’est pas tout à fait lui qui en est marqué, mais son trousseau. Et le 8 et le 5 son des chiffres compliqués à dessiner, longs à broder, au point à la croix, avec du fil rouge, sur les petites chemises. Au contraire le 1, le 7 sont des numéros bénis par les mères heureuses : le 3 leur est en horreur : le 6 et le 9 sont indifférents. Le bon Fridolin, qui n’a jamais donné que de l’agrément à ses parents ne manquera pas de recevoir à son entré au collège le numéro 11, qui est, de tous, le plus facile à exécuter ; mais le méchant Thierry, qui est né sous une mauvaise étoile, recevra sans aucun doute le numéro 385, et sa mère dira : « Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un fils comme celui-là ? »

Les vieux amis du père, qui commencent à prendre un peu de ventre, ont tenu d’autres propos : « Ah !ah ! ce grand garçon –là va entrer au collège ! » On est donc devenu ce grand garçon-là ! Et ces messieurs d’un certain âge ont rappelé leurs propres souvenirs. Ils en parlent avec satisfaction, comme d’aventures héroïques et inestimables.

Ils se rappellent des professeurs singuliers, hirsutes, barbares et pleins de génie. Il y avait un professeur de chimie qui se trompait toujours sur la couleur des précipités. Il y avait un professeur de physique étrange et chevelu ; pendant les expériences, qui se passaient dans l’obscurité, les élèves se cachaient sous les bancs de l’amphithéâtre : quand le garçon de salle avait retiré les volets pleins et rendu la lumière, chaque bans cachant le suivant, les élèves restaient tapis et dissimulés, et le professeur les adjurait en vain, invisibles, dans la salle qui semblait vide. 

Et ce sont aussi de terrible histoires de brimades : celui qu’on a attaché à un arbre, celui à qui on a fait mesurer la cour avec une allumette, celui dont le lit s’est effondré , Celui…..Et ces histoires tourbillonne dans la tête du pauvre petit garçon de dix ans ; il se voit héros, frondeur, martyr : il est levé à cinq heures, il mange des haricots, il a des prix de vers latins, et il fait des niches terribles à des professeurs anthropophages.

OU L’ON OUVRE DE GRANDS YEUX

Presque tous ceux qui ont raconté leurs souvenirs ont fait de leur entrée au collège des récits atroces. Mais c’étaient des littérateurs exceptionnellement sensibles, et qui écrivaient longtemps après. Quelques-uns étaient tristes, comme Loti, parce qu’il faisait beau. Quelques autres, comme cet Etienne Mayran dont Taine nous a dit l’histoire, et qui est Taine lui-même, parce qu’il faisait laid. Et il faut bien avouer que la saison est mélancolique. Tout y meurt et s’abrège, et la nature se découronne. En entrant au collège, on a le sentiment d’une chose qui finit. 

Ils disent tous qu’ils ont été frappés de la laideur et de la saleté des murs, de la brutalité méchante de leurs camarades. Ils apparaissent tous comme merveilleusement doux, tendres, raffinés et offensés. Méfions-nous de ces récits. Aux enfants, le collège apparaît magnifique. Jamais ils n’ont  rien habité de si grand. Les écailles de plâtres des murs forment une décoration curieuse et plaisante. Les dortoirs sont un objet d’admiration, et les gros draps rudes et propres ne sont pas répugnants. On se trouve dans une sorte de palais immense et singulier. Les parents vous ont bercés de récits étonnants, qu’ils semblaient se rappeler avec complaisance. Ils vous ont rapporté qu’ils avaient été élevés par des monstres bizarres, au milieu des coutumes les plus singulières. Vous attendez l’arrivée de ces monstres. Vous êtes un peu ému, mais prodigieusement intéressé. Tout est nouveau. Quand Etienne Mayran prit son premier repas au réfectoire, on lui servit d’abord un morceau de bœuf assez dur. On apportera ensuite des harengs à la moutarde, dont la forte odeur le surprit. Mais quel ne fut pas son saisissement en entendant un de ses camarades, qui aimait le hareng et qui n’aimait pas le bœuf, proposer à la cantonade : « Qui veut une semelle de botte contre un sinapisme ? » Voilà ce qu’on n’entend pas dans sa famille.

UN PETIT MONDE UN PEU NERVEUX

Les discours sont nouveaux, nouvelles les mœurs, nouveaux les visages. Les élèves semblent assistés à une représentation. Il n’y a rien de si gentil que toutes ses petites figures attentives, le matin de la première classe. On entendrait voler une mouche. Les diables les plus terribles sont doux et sage comme des moutons. Seulement  l’attention est un peu nerveuse et, pour un rien, toute la classe éclate de rire. 

Flaubert raconte qu’à la première classe, lorsque Charles Bovary, interrogé sur son nom, le susurre timidement, puis le répète, et enfin le crie désespérément en bredouillant : Charbovari, aussitôt ce fut un tumulte. Il n’en faut pas plus pour déchaîner ces petits bonshommes, dont le cœur est mal assuré. Et il est bien touchant, quand on y pense, ce fou rire trop facile. Il veut dire : « Voyez, nous sommes émus d’avoir  quitté notre tiède maison, et notre mère, et nos frères ; nous sommes inquiets comme des oisillons hors du nid ; pour la première fois nous sommes seuls ; nul ne nous connais et nous ne connaissons personne ;  et il y a, au fond de nous, une grande angoisse, avec un peu de contentement ; et cette angoisse secrète nous rend déséquilibrés. C’st pour cela que nous rions. Le rire est le signe de la relation rompue. Le Petit Poucet, perdu dans la forêt, a dû rire, rire comme un fou. Nous rions comme lui, nous rions de peur et comme si nous pleurions. »

Pauvres petits, si troublés, si animés de bonne volonté ! Comme ils font bien leur première version ! Comme ils se rappellent toutes leurs promesses !

LA COMÉDIE HUMAINE EN RÉDUCTION

Dans les cours on ne joue pas encore beaucoup. Les anciens seuls lancent la balle contre le mur et la rattrapent allègrement avec le pied, en courant comme des fous-les terribles anciens, si à l’aise, si bousculant ; si autoritaires, qui vous tutoient, vous rudoient, vous protègent, vous méprisent et vous montre aussi une naïve affection ! Puis les groupes se font. Et il reste seulement quelques isolés. J’ai connu une amitié qui s’est formée ainsi, entre deux isolés, dans un coin de la cour, où un écureuil tourné dans sa cage. Les deux enfants solitaires considéraient cette curiosité ; leur isolement commun les rapprochait, et ils ne se quittèrent plus de toute leur vie.

Il y a encore quelques drames : la première punition, la première balle dans l’œil, la première tache de bouillon qui couvre toute la tunique, la première catastrophe de l’encrier : le flot d’encre a l’intérieur du pupitre, le lac noir qui circonvient les dictionnaires, submerge irrémédiablement les grammaires et en efface toute la vaine science. Et voilà le nouveau devenu ancien. Il sait exactement par quel coup de poing on doit donner au képi cette forme molle et hardie tout ensemble, qui fait connaître un élève élégant et vraiment « Bahuté ». Il sait quelle classe il convient d’écouter, et quelle autre ne mérite qu’une attention distraite et mêlée de grognements légers. Il méprise le collège et il s’y trouve bien.

Et il y a aussi le pauvre petit qui ne s’acclimate pas. Daudet, qui a raconté son enfance dans le « Petit Chose » ; à dit comment ce nom lui vint. Ses parents n’étaient pas riches. On lui mit, pour aller au collège à Lyon, une petite blouse à carreaux. « Quand j’entrai dans la classe, les élèves ricanèrent. On disait : il a une blouse ! Le professeur fit la grimace et tout de suite me pris en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d’un air méprisant. Jamais il ne m’appela par mon nom. Il disait toujours : Eh ! vous, là-bas, le petit chose ! A la fin, mes camarades me surnommèrent le Petit Chose et le surnom me resta. »

Dans je ne sais quel roman, un élève raconte que son professeur, dés la première classe, lui dit en voyant son attention excessive : « Qu’est-ce que vous avez à me regarder avec des yeux de basilic ? » Ce nom insolite enchanta les élèves. Ils n’appelèrent plus leur camarade que basilic. Le pauvre basilic en prit la fureur, puis de l’amertume, puis du découragement. Son caractère changea. Toute sa vie fut transformée.

Le Petit Chose avait aussi de vieilles grammaires, de vieilles éditions moisies, achetées sur les quais ; pour en empêcher la ruine complète, on les reliait à la maison, avec trop de colle, qui sentait mauvais. Les autres enfants avaient des livres neufs, avec beaucoup de notes. Qui dira l’humiliation de l’enfant qui achève d’user de vieux bouquins ?

UNE EVASION CÉLÈBRE

Lamartine, si on l’ne croit, fut aussi malheureux, pour d’autres raison, dans la pension Pupier, laquelle se trouvait partiellement à Lyon, et occupait un ancien cloître. Pendant une récréation, il s’évada avec deux amis. Il passa la porte, sous prétexte de poursuivre une bale, et il courut pendant deux heures. Les trois amis arrivèrent alors au village de Fontaine. Ils commandèrent à dîner. Mais à peine servis, ils entendirent du bruit sur le perron de l’auberge. Le maître de pension était là, inondé de sueur, et il dit en s’épongeant cette parole romaine : « Mettez un couvert de plus je dînerai avec ces messieurs » Après le dîner, il les fit reconduire par un gendarme.

Ne nous attendrissons pas trop. D’abord, les fugitifs furent reçus en triomphe par des camarades pleins d’admiration.  Et puis des gaillards assez vigoureux pour combiner et exécuter une évasion ne sont pas bien malheureux. Les enfants qui souffrent vraiment ne s’enfuient pas ;  ils restent dans un coin de cour. Un oiseau malade ne s’envole pas si l’on ouvre la cage ; celui qui s’échappe se portait bien.

ILS  GRANDIRONT !…..

Dans des temps plus pittoresques, le drame de la première classe était plus imprévu. Au moment des guerres de l’empire, Mme la générale Hugo suivit son mari en Espagne ; les deux petit garçons, Abel et Victor, furent mis à Madrid au Collège des Nobles. Les bâtiments énormes étaient presque vides. Un moine, pâle comme l’ivoire, à nez en bec de corbin, reçu les enfants. On les mena au dortoir, où il n’y avait pas dix lits occupés, sur cent cinquante. Quelques quinquets fumeux éclairaient cette pièce. A cinq heures du matin, des coups frappés sur le bois du lit éveillèrent les enfants ;  et ils virent avec stupeur un bossu, vêtu de laine rouge, de peluche bleu, et qui avait des bas jaunes dans des souliers de cuir de Russie. C’était le domestique, qu’on avait surnommé Cercova (la bosse). Mais les impressions d’un grand poète ne sont jamais perdues. Ce nom sonore frappa l’oreille de l’enfant déjà choisi par les muses. Bien des années plus tard, quand Victor Hugo écrivait  le Petit Roi de Galice, comme il évoquait les bosses rondes et nues d’âpres montagnes, il s’est rappelé le pauvre bossu qui, quand il avait dix ans, l’avait éveillé dans son premier sommeil au Collège des Nobles, et il l’a enchâssé pour l’éternité dans un ver éclatant :

Sait-on ce que là-bas le vieux mont Cercova

Regarde par-dessus l’épaule des collines ?

Voilà à quoi servit la première étape de Victor Hugo. D’autres apportent déjà au collège leur âme toute formée. Les souvenirs qu’Anatole France a conservés, dans  Le Livre de mon Ami, sont d’un redoutable ironiste. Cet ironiste avait tout au plus dix ans. Mais avec une subtilité précoce, il avait démêlé le caractère de son professeur, qui avait,  comme beaucoup d’hommes pacifiques ; la passion de la guerre et la fureur des batailles. Il les mêlait au soin de son petit troupeau d’écoliers, il combinait dans ses discours l’un et l’autre souci et, dictant et parlant tour à tour, il récitait avec gloire les dernières paroles de Decius Mus, se jetant dans un gouffre pour sauver la patrie : « Si vous n’observez pas mieux le silence, je vous infligerez une retenue générale…J’entre, pour la patrie, dans l’immortalité. Le gouffre m’attire. Je vais mourir pour le salut commun….Monsieur Fontanet, vous me copierez dix page de rudiment…Ainsi l’a décidé, dans sa sagesse, Jupiter Capitolinus…. »

Et le petit écolier narquois copiait sur son cahier le discourt in-extenso, pour le publier vingt ans plus tard.

Qui Sait tout ce qu’il y a sur les cahiers de la première classe ? D e toutes les grosses écritures qui, en octobre 1912, tracent avec application des jambages des déclinaisons et des dictées, lesquelles écriront plus tard, nerveuses et rapides, les chefs-d’œuvre où la pensée humaine réfléchiras son plus beau visage ?

Ils sont là cependant, tous égaux, les écoliers nouveau alignés sur les bancs ; et ceux qui sont plus jeunes encore, et qui franchissent la grille de la première école, prêts à apprendre à lire ; et ceux qui, du hameau lointain, s’en vont par les champs, dans le petit jour blême, à l’école du village. Ils prennent le long du bois. On leur a permis de tracer un sentier, et pas très large ; ils ont ôté  leurs sabots, et ils s’en vont l’un derrière l’autre, et leurs petits pieds nus, dans le jour incertain, foulent la terre maternelle, la terre qui tressaillira peut-être un jour de porter l’un d’entre eux.

 

 

 

 

 

 

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