À deux doigts de la guerre

À DEUX DOIGTS DE LA GUERRE

Aurons-nous la guerre ? C’est la question qu’on a pu se poser pendant plusieurs jours, à la fin de l’année qui vient de s’écouler. D’ heure en heure, on  fut sur le point de croire que la parole décisive allait être prononcée. Que serait-il arrivé à cet instant précis ? Quelle série d’opérations multiples, compliquées, délicates, se serait aussitôt déroulée, comme par l’effet d’un subit déclenchement  en vue de faire passer notre armée du pied de la paix au pied de la guerre ? Quels préparatifs occuperaient les premiers jours qui suivent la déclaration ? C’est le spectacle de cette activité intense et réglée dont nous allons donner ici le tableau dans toute la précision dès ses infinis détails, évocation grandiose sur laquelle planent les images sacrées de Devoir et de la Patrie.

Vous représentez-vous ce que signifie ce mot que, il y a quelques semaines, on prononçait à mi-voix : la mobilisation ? Pour en bien comprendre toute la portée, il faut se rendre compte des nécessités de la guerre moderne où entre en jeu, non plus un nombre limité de soldats de métier, mais une nation tout entière, c’est-à-dire des millions d’hommes.

Rien ne vaut l’éloquence des chiffres, et les chiffres sont ici d’une souveraine éloquence. Nous avons sous les drapeaux, en l’année 1908, 570 000 hommes, sans compter les troupes coloniales. Le service militaire actif étant de deux ans, divisons 570 000 par 2 pour connaître l’effectif de chacune des deux classes simultanément exercées, soit 285 000. Mathématiquement, il faudrait ensuite le multiplier par 25-qui est le nombre des classes susceptibles d’être appelées, la vie militaire d’un Français allant de 20 à 45 ans- pour obtenir le total des Français mobilisables.

Mais il faut tenir compte des morts et des diverses impossibilités de servir effectivement. D’autre part, une mobilisation n’est jamais que partielle. Il reste que nous mettrions en ligne 2 millions d’hommes à qui il faudrait assurer, pour une période sans autre limite que le hasard de la guerre, l’équipement et l’approvisionnement.

À l’étendue et aux mille complications de cette besogne se joint l’impérieuse obligation de faire vite, d’agir avec une rapidité telle qu’en huit, au plus, toutes les ressource mise en œuvre, toutes les possibilités de succès rassemblées, l’organisation de la défense ou de l’attaque apparaisse comme définitive, en exécution de plans longuement mûris.

Pour marquer à grands traits la série des opérations constitutives d’une mobilisation, mettons- nous dans l’hypothèse d’une déclaration de guerre, et supposons-nous sur la Frontière de l’Est dans les heures de  « tensions politique » qui précédent. 

L’ORDRE DE MOBILISATION EST LANCE 

Il est neuf heures du soir. Le maire de Raon-l’Etape, petite ville située sur la ligne stratégique de Lunéville à Saint-Dié, veille dans son cabinet. La journée s’est passée dans l’attente :

Soudain la porte s’ouvre : un employé du télégraphe paraît.

« Monsieur le maire, voici l’ordre de mobilisation. »

À la même heure, tous les maires de l’Est et du Nord- Est, de la Franche-Comté jusqu’au Ardennes, décachètent le même pli, signé du ministre de la guerre et transmis par les préfets et sous-préfets. À la même heure, sur ordres télégraphiques des autorités militaires, branle-bas dans tous les corps de troupe des mêmes régions.

Nous sommes le mercredi 16 avril. L’ordre ministériel indique le jeudi 17 comme premier jour de la mobilisation.

Le même ordre a été reçu à la gendarmerie où l’on s’empresse de « compléter » les affiches.

Compléter ces affiches- toujours en dépôt dans toutes les mairies de France et qui sont destinées à renseigner sur leurs obligations réservistes et territoriaux, consiste à porter les Jours de la semaine et-le quantième du mois sur des espaces réservés en blanc, en regard de ces indications toutes prêtes : premier, deuxième, troisième etc.., jour de mobilisation.

LE BRANLE-BAS DE LA PREMIÈRE JOURNÉE 

5 Heures du matin- Voici l’aube du premier jour de la mobilisation. On a peu dormi dans Raon-l’Etape. Tout le monde est aux fenêtres ou devant les portes pour écouter le tambour de ville, qui fait succéder à ses batteries de la nuit la lecture de l’arrêté concernant les réquisitions.

L’arrêté ordonne le rassemblement, sur la grande place et aux environs de la mairie, des chevaux, juments, mules et mulets (ainsi que de toutes les voitures attelées) classés par la commission de recensement de l’année comme bons pour le service de l’armée dans le cas de mobilisation. Les opérations devront être terminées : Midi, en ce qui concerne Raon-L’Etape ville, et aussitôt après viendra le tour de Raon-l’Etape campagne, de façons que la commission mixte de réquisition en finisse, dans la journée si possible, avec la région.

Le nombre des chevaux à requérir étant fixé à 7 000 attelages, chevaux tenus en main s’immobilisent, formant un enchevêtrement où la commission a peine à circuler.

Un officier des remontes arrivé de Nancy, avec le tableau de classement, fait l’appel des propriétaires, leur demande s’ils ont des observations à présenter ; un vétérinaire militaire examine les bêtes, se rend compte si elles sont toujours propres au service. « Bon » déclare l’officier, ou « Réformé », suivant le cas. Le propriétaire, alors, reçoit un bulletin indiquant le prix à payer, ou est invité à reconduire sa bête à l’écurie.

Pendant ce temps. Le maire, en permanence dans son cabinet, veille à l’exécution des ordres de toutes sortes que lui adresse télégraphiquement l’autorité préfectorale. On lui annonce qu’il aura à loger le cinquième jour de la mobilisation un bataillon de chasseurs : ce ne sera pas une petite affaire.

L’ordre ministériel a prescrit la mobilisation de trois corps d’armée : les 6e, 7e et 20e, dont les chefs-lieux sont Châlons-sur-Marne, Besançon et Nancy. Honneur à ces régions, toujours au danger, et dont les troupes « de fer » ont une réputation telle que la France les charge d’arrêter, à elles seules, le premier élan de l’ennemi !

Trois télégrammes principaux ont donné l’alerte initiale aux trois chefs-lieux de corps d’armée. Ils se sont multipliés par milliers pour aller avertir les maires des départements mobilisés. En évaluant leur nombre à 10 000, on sera encore

Au-dessous de la vérité.

Si l’on suppose d’une longueur moyenne de 1 m 50 les bandes déroulées aux appareils télégraphiques, elles traceraient mise à la suite les unes des autres : une longueur de plus de 15 000 mètres, soit plus de trois fois la hauteur du à Mont-Blanc.

Quant aux affiches, si nous en comptons 10 pour chacune des localités dont le nombre s’élève exactement à 6544 nous : obtenons un résultat de 65 440 pour les trois corps d’armée.

À 1 m 75 en hauteur et o m. 80 en largeur, chaque affiche mesure 1 m 40 carré. L’ensemble, disposé sur le sol occuperait donc, une superficie de 91 616 mètres carrés. 

VINGTIÈME CORPS EN AVANT !

L’activité est fébrile partout, mais particulièrement dans le 20e corps.

Il doit être à la frontière le cinquième jour au matin. Ses forces soutiendront la première rencontre avec l’ennemi, tandis que les 6e et 7e corps achèveront de se mobiliser.

C’est que, si tous nos corps d’armée de l’Est sont rapidement mobilisables, le 20e est encore celui qui, le plus vite, peut se lever et crier « Prêt ! ». Presque toutes ses unités, effet, sont sur pied de guerre de tout temps ; Leur effectif renforcé leur permet de se passer des contingents de réserve dont l’équipement, si hâté qu’il soit, ralentira la mobilisation des autres corps d’armée.

Dès le soir du deuxième jour, des trains de rassemblement se dirigent vers Nancy.

C’est un effectif d’environ 48 800 hommes qui va quitter Nancy : .38 000 fantassins, 7000 cavaliers, 26 000 artilleurs, – soit deux régiments d’artilleries, 24 batteries, – un bataillon du génie à 600 hommes, enfin 600 ou 700 ouvriers militaires et infirmiers.

Sur lui et dans son sac, le petit troupier emporte une capote, une veste, un pantalon de drap, un képi, deux chemises, une ceinture de flanelle, un caleçon, une paire de bretelles, une cravate, une paire de brodequin, une paire de souliers, une paire de guêtres, une paire de sous-pieds de rechange, deux mouchoirs, un savon, une trousse garnie, une cuiller un havresac, une gamelle, deux sachets

à vivres, un petit bidon, un quart et un étui musette.

Le tout, avec les vivres du sac, le fusil et les paquets de cartouches de la nouvelle balle D, pèse environ 30 kilos. L’approvisionnement de cartouches portées par le tireur – 4 500 000 environ pour le corps d’armée – sera complété au fur et à mesure des besoins par des réserves échelonnées dans les voitures de bataillons, de régiment, les fourgons de munitions et parc d’artillerie, de telle sorte que chaque Lebel se trouve fourni d’environ 260 cartouches.

Dans la cavalerie, les hommes armés de la carabine ont sur eux 36 cartouches et ceux armés d’un revolver en portent30. Outre cet approvisionnement, une réserve de cartouches en contient, par divisions de cavalerie, c’est-à- dire pour six régiments à quatre escadrons, 36 288 de carabines et 33 858 de revolver.

Les projectiles pour les 24 batteries d’artillerie sont renfermés dans les avant-trains d’affût -25 obus en moyenne – et dans des coffres constituant le premier approvisionnement de chaque batterie.

Le premier approvisionnement épuisé, les pièces de 75 des deux régiments d’artillerie et de l’artillerie à cheval qui doit suivre la cavalerie indépendante seront ravitaillés par les sections de munitions et le parc d’artillerie.

COMMENT SE NOURRIRONT NOS PETITS SOLDATS

Dans chaque unité, cet ordre a été donné : « On emportera les vivres du sac ». Les vivres de débarquement accompagneront par transport. Les vivres du sac, qui ne doivent être consommés qu’au cas d’extrême nécessité, comprennent deux Jours de biscuit ou pain de guerre, deux jours de petits vivres (riz ou légumes secs, sel, sucre et café), deux Jours de viande de conserve et de potage condensé. Les vivres de débarquement, qui seront consommés à l’arrivée des troupes à destination, se composent de deux jours de pain ordinaire, un jour de riz, un jour de légumes, deux Jours de sel, deux de sucre et deux jours de café.

La provision des petits troupiers ne tient pas beaucoup de place : deux jours de vivres – c’est à la ration forte de campagne, 1 500 grammes de pain ; 500 grammes de viande. Quant aux petits vivres, en voici la dose : légumes secs ou riz, 0 kilo 200 ; sel, 0 kilo 40 ; sucre, 0 kilo 062 ; café en tablettes, 0 kilo 450.

En bloc, 134 300 kilogrammes, qui s’en vont à la guerre sur le dos des 48 800 hommes. Le tout est sorti des magasins de vivre de Nancy, de Lunéville et de Toul.

En arrière des troupes, assez près pour pouvoir les rejoindre dans la journée même, marche les trains régimentaires. Ils sont ravitaillés, d’abord à l’aide des ressources locales, ensuite par des approvisionnements provenant du service des étapes et parvenant par les voies ferrées, enfin, à défaut de ces deux solutions par les convois administratifs.

Ces convois administratifs forment le troisième échelon d’approvisionnement. Ils comprennent quatre Jours des mêmes vivres que précédemment, plus deux jours d’eau-de-vie. Ils se tiendront à une demi-journée de marche en arrière des trains réglementaires, sur certains points désignés d’avance, et nommés centres de ravitaillement. Trois convois accompagnent le 20e corps.

Ajoutons que chacun des trois convois administratifs sera pourvu d’un troupeau de deux jours de viande sur pied. Ajoutons les fourrages, l’approvisionnement de première ligne pour les chevaux, comprenant sept Jours d’avoine.

COLONNE DE CORPS D’ARMEE EN MARCHE.

Au matin du quatrième jour, les troupes se mettent en marche vers le point le plus proche de la frontière.

La cavalerie est en avant ; il est sept heures du matin : elle sera au point de concentration entre midi et demi et une heure. Une demi-heure plus tard, la tête d’avant- garde de la grosse colonne s’ébranle.

Partie à sept heures, la tête, à l’allure de 70 mètres à la minute, devra franchir l’étape en neuf heures une minute, haltes horaires de dix minutes et grande halte comprises, et arrivera par conséquent vers quatre heures de l’après-midi. L’arrière-garde, marchant à la même allure et avec les mêmes repos, partira à cinq heures et demie et arrivera vers deux heures et demie du matin.

LA MOBILISATION DES 6e ET 7e CORPS

Nous sommes au cinquième jour de la mobilisation. Pendant que le 20e corps monte la garde à la frontière, les 6e et 7e corps se mettent sur le pied de guerre. Les effectifs se rassemblent sur trois points principaux ; Châlons-sur-Marne, Chaumont et Vesoul où tout l’ensemble doit être rendu au dixième jour de la mobilisation.

À partir de ces trois points de centralisation jusqu’à la frontière, une discipline rigoureuse préside aux transports. Rien ici, en effet, ne doit être laissé au hasard. Et d’abord, les régions traversées ne devant point suffire à alimenter en pain l’énorme masse d’hommes qu’elles vont recevoir, le premier train que l’on va mettre en route sera celui qui transporte les voitures de la boulangerie roulante de campagne.

Le principe essentiel dans la formation des trains est de ne pas fractionner les

unités. Chacune d’elles, personnel et matériel, doit voyager isolément, sans contact avec les autres : un train par batterie d’artillerie un train par escadron un train par bataillon…

Les hommes prennent place, au nombre de 32, 36 ou 40, dans les wagons à voyageurs ou dans des wagons à marchandises aménagés- non comprises, toutefois, dans chaque compartiment, deux places réservées au tassement des armes et des sacs. Le matériel accompagnant l’unité dont ils font partie suit sur des trucs d’une longueur de 6 m. 90 à 4 m. 30. Les chevaux de la batterie, de l’escadron ou du bataillon sont transportés par le même train, à raison de 8 par fourgon, sous la surveillance de deux gardes d’écurie qui auront préalablement garni le plancher de litière sur le pied de 2 kilo 500 par bête.

Le transport du 6e corps, en résumé, nécessitera 134 trains, comprenant 6052 voitures à voyageurs, wagons à marchandises aménagés, trucs ou fourgons.

Le service des subsistances exigera 400 wagons répartis en dix ou douze trains.

Enfin deux trains emporteront la section de télégraphie avec son parc, et un dernier convoi d’une quarantaine de voitures contiendra le matériel de chirurgie et l’approvisionnement pharmaceutique.

TOUT S’EFFACE DEVANT LE SERVICE DE LA PATRIE.

Spectacle impressionnant que celui des voies ferrées dans un pays où l’on mobilise. Le service des voyageurs et les transports commerciaux ayant été suspendu subitement, tout a pris un aspect de désolation et d’abandon. Tant pis pour les marchandises à grande et à petite vitesse ! Sur toute l’étendue des réseaux Nord, Est et P.L.M.), elles sont déposées maintenant dans les locaux disponibles, et, là où l’abri manque, le long de la voie.

Aux stations importantes, aux bifurcations, des commissions, composées d’ingénieurs de la compagnie, d’officiers d’état- major et d’officiers du génie, surveillent les arrivées, donnent l’ordre des départs, règlent les mouvements de la voie dans les plus petits détails. C’est qu’une précision mathématique s’impose, en effet, pour éviter les tamponnements, les collisions et les prises en écharpe.

Nous sommes au samedi 26 avril, dixième jour de la mobilisation. Maintenant, toutes les troupes mobilisées sont massées aux positions désignées.

Il était temps ! La guerre vient d’être déclarée. Aujourd’hui même, la cavalerie indépendante soutiendra un engagement avec la cavalerie ennemie, qui débouche entre Metz et Sarrebourg, et, dans deux jours au plus, ce seront les grandes hostilités….

À Dieu ne plaise que cette hypotypose se réalise ! Toutefois, le devoir de tout citoyen est d’en envisager sans faiblesse la réalité à chaque instant possible. La défense ne sera victorieuse qu’autant que chacun de nous apportera, du cœur le plus généreux, sa part, quelle qu’elle soit à l’œuvre commune.

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