La lutte contre le feu

LA LUTTE CONTRE LE FEU

       Parmi les ennemis qui nous menacent sans cesse, le feu est celui contre lequel il est le plus difficile de se défendre. Eclatant à l’improviste, il peut dévorer en quelques heures des maisons, des villes entières. Rappeler les souvenirs les plus horribles catastrophes causées par l’incendie c’est évoquer l’image de drames effroyables, mais c’est rappeler aussi les magnifiques dévouements dont en tout temps sont prodigues nos héroïques sapeurs-pompiers.

       En France et à l’étranger on a fait et on fait tous les jours de grand progrès dans l’art  de combattre le feu. Mais ce qu’on ne saurait trop redire c’est que beaucoup de sinistres sont dû à l’imprévoyance. Aussi le meilleur moyen de diminuer les ravages de l’incendie serait-il, sans trop compter sur une organisation qu’il faut toujours chercher à améliorer, d’exercer une surveillance de tous les instants et de secouer une coupable incurie, cause de presque tous les désastres.

       De tous les fléaux contre lequel nous avons lutté, le feu est celui dont les attaques sont les plus fréquentes et les plus soudaines. Ennemi terrible, on l’abat pour quelque temps; mais une lutte est toujours à recommencer. Hypocrite, perfide, invisible, il ne cesse de nous menacer. Il va peut-être tout à l’heure profiter de notre absence ou se dresser au milieu de notre sommeil, et flamber dans la nuit, activé par l’ouragan. Tantôt il éclate brusquement, sans que rien ait pu le faire prévoir, et en quelques minutes il embrase une maison entière. Tantôt il couve longtemps, et, pareil à la tache d’huile qui s’élargit peu à peu, il étend son domaine lentement, silencieusement, puis tout à coup les flammes claires montent vers le ciel, et leur sifflement semble un chant de triomphe. Les avantages mêmes que nous obtenons sur lui, nous les payons souvent bien cher, en sorte que dans ses défaites encore il reste plus fort que nous.

Les péripéties des drames de l’incendie

             Le feu vient d’éclater. Le cri sinistre a soudain retenti dans la nuit: là-bas des flammes montent dans l’air, au milieu d’une épaisse fumée. Des hommes, tête nue, courent, les bras serrés à la poitrine. Bientôt l’un d’eux s’arrête: il est devant un de ces avertisseurs téléphoniques qui sont placés dans les rues de distance en distance. Il en brise la glace, il appuie sur un bouton; une sonnerie se fait entendre; quelques secondes s’écoulent, la communication s’établit. Dans l’embouchure de l’appareil qui correspond avec la caserne des sapeurs-pompiers, la voix haletante annonce qu’un incendie vient d’éclater, crie un nom de rue, un numéro de maison. La sonnerie cesse.

            L’homme disparaît. Les soldats du feu vont venir.

            L’appel de l’avertisseur a été entendu au bureau téléphonique de la caserne dont cet avertisseur dépend. Le caporal qui s’y trouve en permanence presse, aussitôt la nouvelle reçu, un bouton à portée de sa main…

           Le silence régnait dans la caserne. Soudain l’alarme sonne dans l’immense bâtiment. L’électricité jette sa lumière perçante. Les hommes s’éveillent. A la hâte ils enfilent le pantalon encore passé dans les bottes. Ceux qui sont au premier étage glissent le long du mât qui fait communiquer la chambrée et l’écurie; les autres arrivent en courant. Ils sont à peine vêtus: leur veste sur le bras, leur ceinturon à la main, ils se précipitent Ils achèveront de s’habiller tout à l’heure, en allant au feu. La grande porte de sortie s’est ouverte par la simple pression d’un ressort; les chevaux admirablement dressés, quittent leur boxes et d’eux-mêmes se placent aux brancards de la pompe à vapeur et du fourgon. Les cochers sont là: ils tirent la corde qui maintient en l’air les harnais, les harnais tombent: en trente seconde les chevaux sont harnachés, la pompe prête à partir, les hommes sur leurs sièges. Les lourdes voitures s’ébranlent, et, au bruit assourdissant et lugubre de la corne, au triple galop des bêtes essoufflées, elles bondissent….

           Déjà le feu embrase la maison. Aux fenêtres que lèchent les flammes, des femmes, des enfants apparaissent affolés, appelant au secours. Les voitures de pompiers s’arrêtent, les sapeurs sautent à terre: en une minutes la pompe est mise en batterie, et le tuyau vissé sur la bouche d’eau la plus proche.

          En même temps que commence le combat contre le feu, on entreprend le sauvetage. Les communications de la maison avec la rue ne sont pas tout à fait interrompues. On peut encore monter les escaliers et traverser les corridors qui commencent à s’enflammer. Les sapeurs ce précipitent, sans hésiter, calmes, intrépides. Ils exhortent de loin, de la parole, du geste, les personnes épouvantées. Entourés de fumée de tous côtés, ils les prennent dans leurs bras, ils les portent de gré, ou de force, ils les descendent jusqu’en bas, et remontent. Mais tout accès aux étages supérieurs est impossible par les escaliers déjà brulés. Les pompiers sont obligés d’accrocher par des grappins aux saillies des corniches les cordes lisses ou à nœuds, avec lesquelles ils escaladent les murs, les balcons, les persiennes, grimpent, s’accrochent, grimpent encore. Ils prennent sur leur dos des enfants, des vieilles femmes, se laissent glisser le long des cordes. Mais voici qu’on apprête les longues échelles qui pèsent jusqu’à 600 kilogs. Il suffit pour les dresser de tourner une manivelle, la première fraction de l’échelle, puis la deuxième, puis la troisième montent à la hauteur voulue, 15 et 20 mètres. Il n’est besoin que de 25 secondes pour cette manœuvre. Du haut d’une de ces échelles, accrochées aux montants, les sapeurs lancent sur le feu des torrents d’eau; sur une autre, ils montent et descendent; emportant dans leurs bras des malheureux arrachés à la fournaise. Aux fenêtres sont rapidement fixés d’énormes tuyaux en cuir ou en toile larges de 90 centimètres environ, longs de 20 mètres. Ce sont les sacs de sauvetage tenus sur le sol par trois sapeurs de façon qu’ils soient tendus fortement tout en ayant une inclinaison qui puisse diminuer la rapidité de la descente; à travers ce boyau étroit sont jetés à terre les effets, les meubles et souvent les personnes.

          Mais le feu, loin de diminuer, augmente. L’officier commandant le détachement télégraphie à l’état-major et demande du renfort. De nouvelles voitures accourent, amenant des pompes à bras, des tuyaux, des échelles. La chaleur est tellement intense que l’autre côté de la rue prend feu. Les persiennes s’enflamment, les vitres éclatent, la sueur ruisselle surs corps comme l’eau des pompes sur les murs. Il faut inonder, des toits au trottoir, toutes les maisons qui font face au bâtiment incendié. Rien n’y fait. Le toit s’écroule et trois maisons plus loin un comble s’enflamment. Des étincelles portées par le vent y ont mis le feu. Il faut aller attaquer ce second incendie. Des pompes supplémentaires sont mises en batterie noyant les décombres et le sol sur lequel se sont effondrés les étages supérieurs et où s’allument à chaque instant des incendies partiel. Les caporaux se cramponnant aux balcons vont porter la lance jusque sur les débris du toit; d’autres grimpent sur les arbres voisins. Les sapeurs ne peuvent plus s’engager dans la maison sans risquer d’être asphyxiés. Ils coiffent maintenant l’appareil respiratoire, masque en caoutchouc muni d’un filtre à air et d’un tube adducteur. A travers la flamme et la fumée ils continuent leurs recherches.

          Enfin, peu à peu, les foyers de l’incendie s’éteignent. Le matin est venu. Le feu est désormais circonscrit et bientôt étouffé complètement. Quelques pompes achèvent de noyer les décombres.

          Spectacle horrible! De la toiture il ne reste que des arcs concentriques autour desquels dansent encore des flammes.

De temps en temps des poutres fumantes tombent, une corniche s’effrite, un escalier finit de s’effondrer. Une fumée épaisse monte de ces ruines, et soudain comme le regard se porte vers le ciel, on voit sur une cheminée qui menace de s’écrouler se découper vigoureuse, avec un point étincelant qui est le casque, la silhouette d’un pompier.

Les victimes du feu

          Nombreux sont les sinistres qui ont donné lieu à des drames émouvants où se retrouvent toutes les péripéties que nous venons d’énumérer. En 1876, le théâtre des arts, à Rouen, est complètement détruit par le feu: dix personnes périssent dans les flammes. En 1879, le théâtre de la Perle, à Alger, est incendié: on compte 20 victimes? En 1881, un incendie terrible éclate au théâtre de Nice: soixante-dix spectateurs y trouvent la mort. La même année on enlève quatre cents blessés au théâtre de Montpellier. En 1881, le Ring Theater de Vienne brûle en entier, on enterre quatre cent cinquante-sept morts. En 1887, l’incendie du théâtre d’Exeter cause la mort de cent trente personnes.

          Nos mémoires garderont toujours le souvenir de l’incendie qui détruisit, en mai 1887 l’Opéra Comique et, plus près de nous encore, celui de l’horrible catastrophe du Bazar de la Charité.

          Le vélum, qui servait de plafond, prit feu on ne sait encore au juste comment. En proie à un affolement subit, douze cents personnes se précipitent vers les portes, se bousculant, s’écrasant, tombant en tas les unes sur les autres et formant ainsi d’infranchissables barricades de corps humains amoncelés qui fermaient le chemin du salut aux malheureux restés en arrière. Dans un immense cadre de feu où tout brûlait à la fois, boutiques, cloisons, planches et façades, des hommes, des femmes, des enfants se débattaient, essayant en vain de trouver une issue. Le vent jouant à travers les draperies et les cloisons de bois activait l’ardeur du foyer. Le ronflement sinistre du vaste brasier dominait les cris des dernières victimes? Soudain toute la carcasse en fer s’abattit. Ce fut l’épisode final de ce drame aussi rapide que meurtrier. Il avait suffi de vingt minutes pour amonceler les cadavres et les cendres là où tout à l’heure se célébrait la fête brillante du luxe et de la charité.

          Cinquante-trois personnes avaient trouvé la mort dans l’incendie de l’Opéra Comique, cent quarante périrent dans celui du Bazar de la Charité.

          Des villages, des villes disparaissent victimes du feu. En 1879 les villages de Pau en Savoie, d’Azet dans l’Ariège, de Montaimont, dans la Haute Saône sont consumés par les flammes, il ne demeure pas une maison entière. En 1883, tout un quartier de Londres et tout un faubourg de Constantinople sont incendiés. En 1884, à Port Saïd, l’incendie du quartier arabe laisse sans abri quinze cents habitants. En 1888, à Orenburg, en Russie, douze mille familles se trouvent sans domicile à la suite de l’incendie de la ville. En 1898, ce sont les forêts de pins des Landes qui s’embrasent sur une étendue de 100 kilomètres.

          Le feu sévit jusqu’au milieu de l’eau. Il surprend le navire en pleine mer, et soudain les flammes rouges montent dans l’air. Que faire? on met en action les pompes qui se trouvent dans l’entrepont, on demande à la mer des secours. Le feu, plus fort, plus rusé, attaque les ponts, les mâts, les bordages; il ne reste bientôt plus du vaisseau qu’une épave qui se traîne péniblement vers la côte lointaine. Etre dévoré par les flammes en pleine mer, victime de l’incendie au milieu des eaux, quelle saisissante antithèse, quel paradoxe effroyable!

L’Héroïsme du sauvetage

          Le danger suscite l’héroïsme. Les actes de courage des sapeurs-pompiers ne se comptent pas? Que de dévouements! Que de vies sacrifiées avec un courage simple!

          Le 9 avril 1868, le feu prend dans une arrière-boutique de la rue Saint Antoine. Quand les pompiers de la caserne Culture Sainte Catherine arrivent, l’escalier n’est plus qu’une fournaise. Il y a là des femmes et des enfants qui vont périr. Le caporal Thibault s’élance. En un quart d’heure, il sauve dix personnes. Au cinquième étage une vieille femme est restée. Devant la fenêtre de son logement est une corniche tellement en saillie que l’échelle de sauvetage accroché à l’appui plonge dans le vide et ne touche pas la fenêtre de l’étage au-dessous. Le caporal Thibault n’hésite pas. Il arrive à la chambre de la pauvre femme à demi morte de peur, la place sur son dos, la lie à lui fortement par une corde, il se laisse glisser le long de l’échelle; parvenu au dernier échelon, il s’y suspend par les deux mains; à bout  de bras; puis, par un superbe mouvement d’adresse, après s’être balancé deux ou trois fois, il prend son élan et vient enfin tomber debout sur la fenêtre de l’étage inférieur, où un sapeur lui tendait les bras.

          En 1881, à l’incendie des magasins du Printemps, une rafale de vent s’engouffre dans le bâtiment; une flamme énorme sort par toutes les fenêtres. Les sapeurs bondissent sur les balcons, se précipitent par les échelles, s’accrochent aux volets, obligés d’abandonner lances et garnitures.  Tout à coup on s’aperçoit que le refoulement de la pompe à vapeur ne fonctionne plus. Deux hommes escaladent la maison pour voir ce que devient la lance: le sapeur qui la tenait était enseveli jusqu’aux hanches dans les décombres en feu de l’escalier effondré. Ces décombres leur brûlent les pieds; ils sautent sur le balcon, hèlent un officier. L’officier monte avec un autre sapeur et une lance; on arrose les décombres; on saisit le sapeur Havard par la veste, elle se déchire; par la ceinture carbonisée, elle cède. On tâche d’écarter les décombres qui l’entourent: ils brulent les doigts jusqu’au sang. Un sergent descend alors à l’étage inférieur avec deux hommes munis d’une lance et d’une pince en fer; ils entassent deux tables l’une sur l’autre au-dessous de l’endroit où doit se trouver Havard; le sergent et les deux sapeurs montent sur les tables et crèvent le plafond. La buée de l’eau, la fumée les étouffent; le plafond s’écroule par morceaux sur leur tête, les murs craquent, le feu gagne la pièce: ils travaillent toujours. Enfin Havard glisse entre leur bras; ils le saisissent, le conduisent au balcon et le descende avec une corde. Il était mort.

          En 1892, un incendie se déclare dans une cave du restaurateur Peters. Le lieutenant Garnier descend le premier, accompagné du sergent Sauva, des caporaux Legrand et Duvaguer et du sapeur Forge. C’est une porte de la cave qui s’ouvre, comme une gueule de four enfumé; les courageux sauveteurs s’y jettent sans hésiter. Au bout de quelques minutes, deux hommes sont déjà tombés victime de l’asphyxie. Le lieutenant apparaît au bas de l’escalier, tenant dans ses bras le sergent Sauva. Il retourne dans la fournaise  et deux fois de suite il rapporte l’un de ses hommes évanouis. A la troisième fois il revient seul et s’affaisse sans connaissance. Le petit omnibus qui amène les officier à l’endroit du sinistre s’approche avec des reflets couleur feu. On étend le malade sur l’une des banquettes. Deux sapeurs montent à côté de lui, et la voiture part au grand trot, au milieu d’un sourd frémissement de la foule.

          Parfois, au plus fort de l’incendie, les rangs de la foule qui suit anxieuse les phases de la lutte s’ouvrent livrer passage à deux hommes portant dans leur bras un de leurs camarade frappé à mort. On se découvre devant cette victime du devoir. C’est l’héroïsme qui passe.

          Le souvenir de ces braves gens se conservera parmi leurs camarades, et entretiendra chez eux la tradition de la vertu professionnelle. En effet le nom de ceux qui sont ainsi morts au feu est inscrit en lettres d’or sur les plaques des marbre qui ornent les chambrés. Chaque matin, devant les hommes réunis, l’officier de service appelle leur nom et le plus ancien sergent répond: « mort au feu ». Rien de plus impressionnant que cet appel de ceux qui ne réponde pas puisque leur courage leur a couté la vie. Simple et touchante leçon qui remet sans cesse sous les yeux des nouveaux venus l’idée du péril qui les menace et du dévouement qui pour eux est un devoir.

Les progrès de la lutte contre le feu

          De tout temps on s’est préoccupé de lutter contre le feu. Déjà chez les romains des corps de pompier existaient? Dans l’ancienne France où les maisons étaient presque toutes construites en bois et serrées les unes contre les autres, des gardes de nuit avaient la charge de veiller aux incendies, avec l’aide des habitants. Un peu plus tard les Capucins les remplacèrent. Leurs dévouements étaient sans bornes, mais les moyens dont ils disposaient étaient dérisoire. Ils possédaient simplement dans le hangar de la communauté des seaux en bois ou en fer.

          Qui ne connait la lettre où Mme de Sévigné raconte à Mme Grignan l’incendie de la maison du comte de Guitaut d’Epoisse.

          « Je vis la maison de Guitaut toute en feu; les flammes passaient par-dessus la maison de Mme de Vauvineux. On voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaut, une clarté qui faisait horreur. C’étaient des cris, c’était une confusion, c’étaient des bruits épouvantables, des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j’envoyai mes gens au secours M. de Guitaut m’envoya une cassette de ce qu’il a de plus précieux; je l’ai mis dans mon cabinet, et puis je voulu aller dans la rue pour bayer comme les autres…. Pour moi, j’étais comme dans une ile. Nous étions tous dans la consternation. Le feu était si allumé qu’on n’osait en approcher, et on n’espérait la fin de cet embrasement qu’avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. Il faisait pitié….. Des capucins, plein de charité et d’adresse, travaillèrent si bien qu’ils coupèrent le feu. On jeta de l’eau sur les restes de l’embrasement, et enfin le combat finit faute de combattants, c’est à dire, après que le premier et le second étage de l’antichambre et de la petite chambre et du cabinet qui sont à main droite du salon eurent été entièrement consumés. »

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